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Thème III - Résumé

Cultures en partage

Coordination : Odile Gannier, Rémy Gasiglia, Patrick Quillier

L’intitulé du troisième axe évolue : « Littérature et communauté » devient « Cultures en partage ». Tout en conservant le questionnement issu de la réflexion de Jean-Luc Nancy que convoquait le précédent intitulé, « Cultures en partage » étend le champ d’investigation à tous les domaines de la création qu’étudie le CTEL, et revendique ses affinités avec les études culturelles. Le nouvel intitulé met l’accent sur ce qui relie sans nier les différences, et s’attache plus que jamais aux questions de traduction, d’intertextualité, de comparatisme. Les trois sous-thèmes, « Génie des langues, génie des lieux », « Corps et genre » et « Spiritualités comparées » déclinent quelques-unes des modalités de ce « contact de l’avec (du cum ou du co-) avec soi comme avec l’autre » par lequel Jacques Derrida caractérise la communauté selon Jean-Luc Nancy, c’est-à-dire en tant que « co-tact » (Le Toucher, Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2000, p. 133). L’intérêt pour les littératures périphériques, minoritaires, minorées ou marginales et l’intersectionnalité, la question du postcolonial,  et de l’engagement par l’art et la littérature reste entier.

            Amin Maalouf déclare dans Les Identités meurtrières :

Lorsqu’on incite nos contemporains à « affirmer leur identité » comme on le fait si souvent aujourd’hui, ce qu’on leur dit par là c’est qu’ils doivent retrouver au fond d’eux-mêmes cette prétendue appartenance fondamentale, qui est souvent religieuse ou nationale ou raciale ou ethnique, et la brandir fièrement à la face des autres. Quiconque revendique une identité plus complexe se retrouve marginalisé. […] À cause, justement, de ces habitudes de pensée et d’expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage.(Grasset, 1998, Poche, 2003, pp. 8-11)

 

Historique de l’axe III

L’axe III, créé par les membres du CTEL lors du contrat quadriennal 2007-2011, s’est proposé pour objet, dans le cadre de l’épistémologie de la littérature, une réflexion sur les liens entre Littérature et communauté. Cet axe entendait mener une réflexion dans trois directions essentielles : le statut du littéraire, sa nature « communautaire » ou ce que Jean-Luc Nancy appelle le « communisme littéraire » ; une enquête, relevant de l’anthropologie générale, et tout particulièrement dans une perspective politique et sociologique, sur les rapports entre littératures et communautés, écrivains et minorités ; une enquête historique sur les communautés d’écrivains et les communautés de lecteurs ; une enquête sur les communautés imaginées, fictionnalisées par la littérature.

Littératures périphériques, minoritaires et marginales

Le contraste est saisissant entre l’intérêt de la communauté internationale des spécialistes de littérature pour les études de « genre », les recherches « postcoloniales », l’expression littéraire des marginaux et des minorités et le désintérêt, la condescendance ou l’ignorance pure et simple que leur témoignent, assez généralement, les études littéraires en France. Les travaux, aujourd’hui classiques, de Hans Mayer, Edward W. Said, Homi K. Bhabha, Gayatri Chakravorty Spivak ou Judith Butler demeurent largement ignorés dans le débat littéraire hexagonal. Même les auteurs francophones comme Édouard Glissant qui ont théorisé les rapports entre leur démarche littéraire et le caractère périphérique du Discours antillais (Paris, Gallimard, 1997) sont davantage étudiés dans les universités étrangères qu’en France. La même remarque vaut pour les littératures produites en France, dans les langues minoritaires ou minorées comme l’occitan ou le catalan, nettement plus présentes dans les départements de langues romanes des autres pays que dans les universités hexagonales.

Dans le cadre de son programme quadriennal « Littératures périphériques, minoritaires et marginales », le C.T.E.L. (Axe Littérature et communauté) entendait susciter le débat autour d’un certain nombre d’expressions littéraires et d’apports théoriques qui demeurent trop souvent méconnus en France. Une démarche résolument interdisciplinaire a fait se rencontrer ainsi des spécialistes français et étrangers, philosophes, historiens, politologues, sociologues et théoriciens de la littérature, pour :

1) étudier les apports théoriques les plus féconds, d’un point de vue littéraire, dans les domaines des études postcoloniales, de la théorie critique, des « subaltern studies », des « gender ou queer studies » ou de l’étude des minorités et des marginaux.

2) explorer, une fois les bases théoriques élaborées, la production littéraire d’un certain nombre de minorités, d’exclus, de marginaux ou d’auteurs s’exprimant dans des langues minorées ou appartenant à des groupes dominés (par exemple d’un point de vue religieux), ainsi que leur présence dans la littérature dominante.

BILAN des travaux et PROJETS

Le projet comportait ensuite un autre volet : une fois la cartographie des nouveaux paradigmes théoriques dessinée, il s’agissait de s’interroger sur la façon dont ils déplacent notre propre compréhension du « canon » et dont ils remettent en cause certains postulats de notre discipline.

Les « gender studies » et les études « postcoloniales » ne se contentent pas, en effet, de donner une visibilité à toute une production que l’on s’obstine à tenir pour quantité négligeable faute d’en prendre connaissance, mais invitent autant, sinon davantage, à relire autrement les œuvres du « canon », à les relire d’un point de vue des marginalités multiples, géographiques, ethniques, religieuses, sexuelles, et/ou linguistiques. Judith Butler, Edward Said et Édouard Glissant nous obligent-ils, comme naguère le marxisme ou la psychanalyse, à infléchir notre regard sur les textes et à reconsidérer la façon de produire du savoir sur les œuvres ?

À ce titre, les enseignements de l’acroamatique (développée par Patrick Quillier) permettent une écoute singulière des corpus les plus divers et les plus inattendus : en effet, déconstruisant le binarisme sujet-objet, tel qu’une gnoséologie fondée sur le regard le configure (ce qui se détecte magistralement dans l’imagologie), l’acroamatique favorise la prise en considération et en charge de tout le « circum-jet » (Jürgen Trabant, Der akroamatische Leibniz; Hören und Konspirieren, in Paragrana, Band 2, 1933, Heft 1-2, 1993) de la littérature et de l’art du monde. Des conférences et des rencontres organisées régulièrement dans le cadre d’un séminaire sur lesvoix singulières ont déjà permis de recueillir des textes témoignant de ce type particulier d’écoute qui est requis pour favoriser une sorte de conservatoire des « infinis visages du vivant », pour reprendre une expression de René Char (Fureur et Mystère ). Un numéro de Loxias rassemble un premier volet de ces textes et les contributions qui ont été réalisées depuis seront rassemblées dans un numéro à venir.

I. Génie des langues, génie des lieux

  • Éditions et processus de la traduction

Les diverses compétences linguistiques des membres du CTEL, titulaires et associés, et des doctorants, permettent de s’intéresser, outre le latin et le grec, à l’anglais, l’italien, le portugais, l'allemand, l'espagnol, le japonais, le roumain, le persan, l'arabe, le finnois, le grec moderne, le hongrois, le serbe, l'albanais, le chinois, le russe... et aux langues 'régionales' (occitan, créole).

Ce qui a été fait

L’analyse des textes méconnus des littératures minorées ou minoritaires comme l’occitan, le catalan ou le créole présuppose qu’ils soient préalablement offerts à la lecture. Or la situation par exemple des productions en langues dites « régionales » les a souvent privées d’éditions ou de rééditions. La réflexion s’est appuyée sur les compétences et les travaux de membres du CTEL dans le domaine de la traduction. D’où la réalisation ces dernières années par Rémy Gasiglia (CTEL) de plusieurs éditions critiques de textes poétiques, parfois de grandes dimensions, écrits dans la langue d’oc de Nice aux XVIIe et XIXe siècles, jusque-là inédits ou introuvables. D’où également des publications de traductions, dûment accompagnées de préfaces et d’appareils critiques, réalisées par Patrick Quillier : des trois numéros de la revue portugaise Orpheu (1915), traduction parue aux éditions Ypsilon en 2015 ; du recueil Cœur tellurique du poète angolais contemporain Lopito Feijó (éditions Federop, 2016) ; d’une anthologie des poèmes du Mexicain Hugo Gutiérrez Vega, intitulée Amour sans forme (éditions Walladâ, 2016) ; et de l’Anthologie de poésie brésilienne vivante, parue sous le titre Retendre la corde vocale, comme numéro 55 de la revue Bacchanales (Maison de la Poésie Rhônes-Alpes).

Projets

* projet d’achèvement de l’édition critique des œuvres complètes du poète nissart J.-R. Rancher (1785-1843), figure marquante de la renaissance occitane du XIXe siècle. Ce travail, déjà bien avancé, pourrait être réalisé en collaboration avec le laboratoire BCL de l’UNS. État du projet : la saisie est quasi achevée (800 pages word), de 5 grands textes et 146 pièces éparses. Matériellement, il sera édité une version papier et une version numérique ; des textes et fichiers audio synchronisés, un concerto pour violon et orchestre de l’auteur.

* Projet "cosmopolitisme et diversité linguistique » du XVIIIe siècle à nos jours" (2018)

La notion de cosmopolitisme a suscité de nombreux travaux récents dans des champs disciplinaires variés (anthropologie, philosophie, sciences politiques, études culturelles et postcoloniales...). L'apport des études littéraires à cette réflexion tient selon nous à l'articulation du cosmopolitisme à la question de la visibilité et de la lisibilité des langues du monde et à la circulation mondiale des textes. L'affaire de la littérature (et de la littérature comparée au premier chef), c'est la langue, ainsi que ses transactions et ses circulations. Dans les écrits de Herder ou de Jean Paul, l'idée cosmopolitique est liée à la reconnaissance d'une diversité linguistique qui ne s'efface pas derrière un universalisme abstrait. Le cosmopolitisme s'adosse à une réflexion sur la traduction, cette "épreuve de l'étranger" mise en lumière par Antoine Berman qui est une poétique et une politique des langues. Penser le cosmopolitisme en rapport avec les langues et la traduction (comme pratique et comme théorie) permet de déconstruire les catégories de "national" et de "nationalisme" en prolongeant et actualisant l'idée goethéenne d'une Weltliteratur. Que lire, comment lire, et qu'enseigner aujourd'hui si l'on fait du cosmopolitisme l'un des enjeux éthiques et poétiques de la littérature?
Qu'en est-il dans les littératures d'aujourd'hui ? Notre projet est d'étudier les rapports entre cosmopolitisme et diversité linguistique dans des corpus mondiaux du XVIIIème siècle à nos jours.
Il s'agit :

- de s'intéresser aux discours qui articulent cosmopolitisme et réflexion sur la langue 
- de penser ensemble cosmopolitisme et traduction
- de dessiner les traits de ce que serait une poétique cosmopolite
- d'étudier des figures de cosmopolites

* invitation d’Anna Jackson, professeure à l’université Victoria de Wellington, DPhil Oxford, Prix Katherine Mansfield 2015, en mai-juin 2017, pour un atelier de traduction.

* traduction intégrale (avec introduction et appareil critique) de l’Anthologie de poésie portugaise érotique et satirique publiée dans les années 60, à l’époque du Portugal de Salazar, par la poétesse contestataire Natália Correia, ce qui occasionna un scandale et une réponse violente de la censure.

* Dictionnaire littéraire du bilinguisme

Le précédent projet Bilinguisme, double culture, littératures (2006-2011) avait en vue la réalisation d’un Dictionnaire littéraire du bilinguisme pour répondre à un double impératif : d’une part, celui de proposer une classification, une définition et une explication du vocabulaire scientifique qui opère dans ce domaine et, d’autre part, celui de favoriser la compréhension de cette dimension particulière de la création littéraire. Le dictionnaire aura environ 200 entrées, dédiées aux notions opératoires dans le domaine du bilinguisme littéraire et aux grands auteurs bilingues. Les entrées seront courtes (entrées terminologiques) et longues (encyclopédiques), en fonction de l’importance de chaque élément dans le domaine de recherche du bilinguisme littéraire. Parmi les propositions concernant les notions à retenir, on rappelle les éléments suivants : Bi-langue. Bilinguisme (Bilinguisme intime/vertical vs horizontal), Co-linguisme, Diglossie, Double culture, Exil, Francophonie, Glissement, Hétérolinguisme, Hospitalité langagière, Immigration linguistique, Interaction des langues, Interférence des langues, Langue créole, Langue de l’autre, Langue hybride, Littérature postcoloniale, Métissage linguistique, Multilinguisme, Outre-langue, Poexil, Plurilinguisme, Traduction/ Autotraduction, Xénisme, Xénoglossie…

  • Centre et périphéries : Géographies

Ce qui a été fait

- Deux précédents numéros de Loxias avait envisagé la questiond es littératures géographiquement périphériques: en 2005, à propos de « littérature d’outre-mer : une ou des écritures "créoles" », ce numéro se posait déjà les questions du métissage des cultures, et de la notion de créolité. Cette communauté d’outre-mer ne va pas de soi, car elle existe de fait plutôt qu’elle ne s’élabore comme convergence ; chaque territoire conserve jalousement sa spécificité, et à la vérité personne ne semble souhaiter vraiment le mélange de réalités différentes et originales. Le métissage pose en littérature des questions spécifiques : génère-t-il des formes d’invention particulière, fruit du mélange des cultures ? Ce numéro avait mis l’accent sur une réflexion plus générale engagée sur l’hybridation des genres. On s’est intéressé ensuite, en 2009, au domaine des littératures du Pacifique : l’espace du Pacifique ne produit pas un univers littéraire homogène et univoque. Cependant, il serait réducteur de ne considérer les œuvres nées dans le Pacifique que comme purs produits d’un espace et d’une culture : elles peuvent aussi relever tout simplement de la Littérature et être appréciées comme telles en dehors d’un lectorat auquel, peut-être, on les a crues réservées et auprès duquel on pense qu’elles font exclusivement sens. Si les questions d’identité, de représentations préconçues, de clichés, sont des thèmes fréquemment abordés, ces textes résonnent aussi d’autres échos et il est utile de se poser avec plus d’acuité la question de la réception.

- Arts et littératures des Mascareignes: En prenant acte du fait que, à part quelques grandes figures diffusées par des éditeurs importants (Malcolm de Chazal, Ananda Devi, Axel Gauvin…) ou distribués sur les scènes populaires (Ziskakan, Daniel Waro…), les arts et les littératures des Mascareignes (Maurice, Rodrigues, Réunion) souffrent en Europe d’un déficit de notoriété, l’axe III, « Littérature et communauté », du CTEL a souhaité réunir dans le numéro 37 de Loxias (15 juin 2012) des contributions permettant un accès raisonné à cette « terra incognita ». Les contributions sont motivées par le souci de présenter des écrivains, des musiciens, des artistes plastiques, des photographes, des cinéastes…, mais aussi des courants ou des tendances, de façon à susciter le désir de les découvrir. On lira ainsi des monographies sur un auteur ou un artiste, une présentation historique sur un mouvement ou la production des revues littéraires de l’île Maurice, un essai sur des questions particulières, comme, entre autres, le rapport à l’histoire, l’interculturalité, les mythes fondateurs, le dépassement des dualismes (local/global, centre/périphérie, national/transnational,…)

- D’une île du monde aux mondes de l’île : dynamiques littéraires et explorations critiques des écritures mauriciennes : ce colloque tenu à Maurice en juillet 2012 a été publié en mai 2013 dans Loxias-colloques.

- Le numéro 48 de Loxias, 15 mai 2015, sous la double direction de Sylvie Ortega (Université de la Polynésie française) et Odile Gannier (CTEL) a été consacré à Stevenson et la Polynésie. C’est dans le Pacifique que Robert Louis Stevenson passa les six dernières années et demie de sa vie (1888-1894). Il s’adonna à l’observation participative des îles, des Marquises –  premier archipel accosté – aux Samoa – où il repose. S’inscrivant en faux contre le concept d’impact fatal qui prévalait à l’époque, Stevenson célébra la résilience de la culture polynésienne. Des œuvres telles que Dans les Mers du Sud, Ceux de Falesá, Le Creux de la Vague, les contes, légendes, fables et poèmes, Les Pleurs de Laupepa, les articles du Times, témoignent de son engagement pour la culture polynésienne. A leur tour, les écrivains du Pacifique se sont exprimés sur la place de l’écrivain écossais dans leur propre culture.

- colloque des doctorants28-29 novembre 2014 : Images de l’Oriental, organisé par Samaneh Rajaeidoust ; publié dans Loxias-colloques en juin 2016, http://revel.unice.fr/symposia/actel/

- Deux séminaires « Littérature et communauté » se sont déroulés, de 2009 à 2011, puis de 2012 à 2014. Le premier volet a été publié le 15 mars 2012, Littérature et communauté (Loxias 36), le deuxième  Paroles singulières, le 15 juin 2016 (Loxias 53). Dans tous ces cas, la prole a été donné à des écrivains ou des artistes qui n'appartiennent pas aux canons ou aux réseaux de diffusion habituels. Chacun parle en son nom mais s'exprime aussi au nom d'une communauté moins entendue.

Projets

- Un nouveau cycle (2015-2017) de séminaires « Littérature et communauté »  a déjà accueilli des poètes des marges comme Marc Delouze, Ricardo Domenek, Liao Yiwu et se propose de continuer dans cette voie.

- publication de la journée d’études du GRIAHAL « Entre Haïti et ailleurs », autour de Louis-Philippe Dalembert (17juin 2016) dans Loxias-Colloques (décembre 2016)

- numéro prévu Loxias 56 : « Éloge des ‘Peuples premiers’ en Amérique » (15 mars 2017)

- Insertion du CTEL dans la série de colloques consacrés à la figure du poète réunionnais Auguste Lacaussade (premier colloque réalisé en janvier 2011, publié en 2011, un colloque prévu fin septembre 2017)

Projet de colloque : « littérature et diaspora » ( 2018)

Le terme vient du grec, qui signifie dispersion déjà au sens de « gens dispersés ». Le Robert culturel, définit aujourd’hui le mot sous forme d’oxymore, « ensemble des membres dispersés d’un groupe social ou ethnique ». L’alliance de la dispersion, donc de la réduction à une poussière d’individus isolés, et du sentiment d’appartenance à un groupe peut sembler contradictoire. Elle évoque aussi la diaspore, au sens botanique, qui suppose que les graines dispersées d’un végétal se fichent dans le sol, loin de leur origine, et donnent naissance à des rejetons semblables. La notion d’identité prend évidemment tout son sens dans la diaspora dans la mesure où le sentiment d’appartenance à un lieu ou à un groupe donne ses repères à la personne, qui devient membre d’une communauté identifiable dans un pays d’accueil différent. Le lien mythique ou affectif qui relie cette communauté à son territoire d’origine devient la raison de la cohésion du groupe. Ce territoire peut être, selon le cas, la Chine, Haïti, l’Arménie ou tout autre pays, peuple ou nation : les raisons qui ont abouti à cette dispersion ne sont pas au cœur de notre interrogation. Bien sûr, la dissémination peut être l’effet de conditions politiques ou socio-économiques variées, voire religieuses ; elle peut selon le cas, être contrainte ou volontaire. Nous nous pencherons sur l’effet induit sur les productions littéraires et artistiques. Car le lien de la diaspora avec son territoire d’origine est culturel, affectif, symbolique. Du point de vue littéraire, la diaspora a-t-elle un sens ? Peut-on parler de la « littérature de la diaspora » ? Si l’on considère que c’est le cas, peut-on voir des liens entre la littérature écrite à l’étranger et dans le pays même ? Par exemple, on parle de « littérature haïtienne de la diaspora » : entend-on que se rangent sous cette bannière des écrivains nés en Haïti, ou de parents haïtiens ? Ou bien, cela signifie-t-il, pour un lecteur, qu’il existe une parenté d’écriture, reconnaissable, dans la production d’écrivains d’origine haïtienne vivant aux États-Unis, au Canada, en France ou ailleurs, et ceux qui sont restés ou retournés en Haïti ? Peut-on remarquer des motifs, des images, des effets de langue (le cas échéant dans des langues différentes comme l’anglais, le français et le créole) ?

  • Discours du voyage

Dans le cadre de l’axe 3 de la MSH, le projet 6 porte sur les « Discours du voyage ».

Ce qui a été fait

Deux colloques internationaux ont été organisés en partenariat CTEL/laboratoire Base Corpus Langage :

- Figures du voyage organisé à Nice en juin 2015 par Odile Gannier, CTEL et Véronique Magri, BCL), à paraître dans Viatica (revue en ligne du CRLV)

- Variations de la répétition dans le récit de voyage (17-18 novembre 2016) en partenariat avec le laboratoire Base Corpus Langage (Odile Gannier, CTEL et Véronique Magri, BCL). A paraître dans La Licorne, 2017.

Les figures de style ou les répétitions sont étudiées comme des processus volontaires, intentionnels et significatifs, ou découlant de la forme même du récit de voyage. La répétition s’intègre dans un processus qui permet au locuteur ou l’énonciateur d’ajuster son dire aux choses ou au référent, au dit – qu’il s’agisse d’une répétition réflexive ou d’une répétition de la doxa et du discours des autres en général – et aux allocutaires enfin. La répétition dans le récit de voyage impose de repenser le couple répétition-variation et d’envisager la proximité entre répétition et reformulation, reprise et originalité, voyage et relation de voyage, en assumant la caractéristique la plus fréquente du voyage, passée l’époque des grandes découvertes, celle du « déjà-vu » et du « déjà-dit ».

Projets

- un colloque « art et répétition dans le récit de voyage », en partenariat avec la BnF  (2017-2018)

- Un Dictionnaire des figures du voyage (2019)

 II. Corps et genre

Ce qui a été fait

- Les deux numéros de Loxias 32-33, sous la direction de Filomena Iooss et Odile Gannier (15 mars-15 juin 2011), ont été consacrés au silence : « Qu’il parle maintenant ou se taise à jamais… » : Les effets du silence dans le processus de la création (1ère partie : Le sceau rompu du silence, 2e  partie : Mise en art du silence).

- Un colloque de doctorants du CTEL, sous la direction d’Aylar Hassanpour et Olimpia Gargano, en novembre 2013, a porté surl’expérience féminine (invitée : Béatrice Didier). Les actes ont été publiés dans Loxias-colloques en mai 2014.

- Du 14 au 17 octobre2015, le CTEL (Odile Gannier, Marina Nordera) associé au Lirces (Marie-Joseph Bertini) a accueilli le séminaire LEGS (Laboratoire d'études de genre et de sexualité, UMR 8238) de Paris VIII : Anne Emmanuelle Berger, Hélène Marquié, Eric Fassin, Nadia Setti…

Projets

en accord avec le geste => thème 4

III. Spiritualités comparées

Ce qui a été fait

De nombreux travaux ont été menés par les membres du CTEL autour des inspirations bibliques, de la spiritualité indienne, que ce soit dans le geste ou la réécriture (participation de plusieurs membres au Dictionnaire de la Bible dans les littératures du monde, sous la direction de Sylvie Parizet, Ed. du Cerf, 2016).

Au-delà de cette perspective, les rapports entre l’homme et son environnement ont fait l’objet d’une réflexion sur l’écocritique dans Loxias 52, sous la direction de Justine de Reyniès et Odile Gannier), en mars 2016 : « (Re)lectures écocritiques : l’histoire littéraire européenne à l’épreuve de la question environnementale) »

Projets

- Projet de colloque (2017 ou 2018) sur Dominique Tron:

Dominique Tron ayant construit  tout son « art catalytique » sur des démarches spirituelles qu’il a empruntées à diverses traditions, telles que le bouddhisme ou l’hindouisme, le colloque que le CTEL entend organiser, le premier consacré à son œuvre, sera, entre autres missions, chargé d’évaluer ces emprunts et de définir en quoi l’ « art catalytique » construit à partir d’eux le paradigme d’une nouvelle spiritualité non détachée de sa période  historique, tout autant très éloignée des confusions « new age » qu’étrangère aux bricolages désabusés du post-modernisme.

- Ouvrage collectif : Le « devenir-animal » de l’Antiquité à l’époque contemporaine, parution prévue en 2020 (Sylvie Ballestra-Puech et Odile Gannier).

Comme le rappelle Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal (2007), « ce que Deleuze et Guattari ont formalisé sous l’appellation du “devenir-animal”, ce n’est pas une cartographie de transferts exceptionnels, ce ne sont pas des “cas”, c’est une exposition généralisée de l’humanité à son fonds originaire, c’est un peuplement de l’esprit par ce qui l’entoure et que peut-être il ne voit plus, ne veut plus voir ». La formule deleuzienne, qui a connu au cours des dernières décennies une grande fortune, notamment dans la création artistique, mérite sans doute aussi de faire l’objet d’une approche généalogique. Il s’agira donc de s’interroger sur le côtoiement, autre formule de Jean-Christophe Bailly, entre l’homme et l’animal qui semble constituer pour l’art et la littérature une source d’inspiration privilégiée, voire être à l’origine de toute créativité, comme le suggèrent les travaux de Bruno Sibona. Les gravures rupestres ont à cet égard une valeur paradigmatique dont témoignent, entre autres, les essais de Georges Bataille et de Zbigniew Herbert. Si le versant philosophique de ce côtoiement a été arpenté de façon magistrale par Élisabeth de Fontenay dans Le Silence des bêtes, le versant artistique reste encore largement à explorer et une approche diachronique devrait permettre de poser quelques jalons dans ce vaste champ d’investigation.

 

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BILAN 2006-2011

Littérature et communauté
Littératures périphériques, minoritaires et marginales

Coordination : Odile Gannier, Rémy Gasiglia, Patrick Quillier

 

Présentation générale de l’axe III

L’axe III, créé par les membres du CTEL lors du précédent contrat quadriennal, s’est proposé pour objet, dans le cadre de l’épistémologie de la littérature, une réflexion sur les liens entre Littérature et communauté. Cet axe entendait mener une réflexion dans trois directions essentielles : le statut du littéraire, sa nature « communautaire » ou ce que Jean-Luc Nancy appelle le « communisme littéraire » ; une enquête, relevant de l’anthropologie générale, et tout particulièrement dans une perspective politique et sociologique, sur les rapports entre littératures et communautés, écrivains et minorités ; une enquête historique sur les communautés d’écrivains et les communautés de lecteurs ; une enquête sur les communautés imaginées, fictionnalisées par la littérature.

Ces orientations dessinent de nombreux chantiers que l’équipe Littérature et communauté n’avait pas la prétention de réaliser en quatre ans. Elle avait choisi de travailler, en deux temps, sur les « Littératures périphériques, minoritaires et marginales », en faisant d’abord l’inventaire de la théorisation des effets littéraires des rapports de domination (2007-2008), puis sur les déplacements de la discipline et relecture du canon : les études littéraires face au défi des « gender studies », du postcolonialisme et des recherches sur les minorités (2008-2009).

 

1. État des lieux

Littératures périphériques, minoritaires et marginales

Le contraste est saisissant entre l’intérêt de la communauté internationale des spécialistes de littérature pour les études de « genre », les recherches « postcoloniales », l’expression littéraire des marginaux et des minorités et le désintérêt, la condescendance ou l’ignorance pure et simple que leur témoignent, assez généralement, les études littéraires en France. Les travaux, aujourd’hui classiques, de Hans Mayer, Edward W. Said, Homi K. Bhabha, Gayatri Chakravorty Spivak ou Judith Butler demeurent largement ignorés dans le débat littéraire hexagonal. Même les auteurs francophones comme Édouard Glissant qui ont théorisé les rapports entre leur démarche littéraire et le caractère périphérique du Discours antillais (Paris, Gallimard, 1997) sont davantage étudiés dans les universités étrangères qu’en France. La même remarque vaut pour les littératures produites, en France, dans les langues minoritaires ou minorées comme l’occitan ou le catalan, nettement plus présentes dans les départements de langues romanes des autres pays que dans les universités hexagonales.

Dans le cadre de son programme quadriennal « Littératures périphériques, minoritaires et marginales », le C.T.E.L. (Axe Littérature et communauté) entendait susciter le débat autour d’un certain nombre d’expressions littéraires et d’apports théoriques qui demeurent trop souvent méconnus en France. Une démarche résolument interdisciplinaire a fait se rencontrer ainsi des spécialistes français et étrangers, philosophes, historiens, politologues, sociologues et théoriciens de la littérature, pour :

1) étudier les apports théoriques les plus féconds, d’un point de vue littéraire, dans les domaines des études postcoloniales, de la théorie critique, des « subaltern studies », des « gender ou queer studies » ou de l’étude des minorités et des marginaux.

2) explorer, une fois les bases théoriques élaborées, la production littéraire d’un certain nombre de minorités, d’exclus, de marginaux ou d’auteurs appartenant à des groupes dominés (par exemple d’un point de vue linguistique ou religieux), ainsi que leur présence dans la littérature dominante.

 

2. Bilan des travaux

Pour une approche critique des nouveaux paradigmes théoriques ; archéologie de la théorisation des effets des rapports de domination

Quelles sont les sources intellectuelles qui ont permis l’émergence d’une nouvelle approche des littératures périphériques, marginales et/ou minoritaires ? Quels sont les corpus littéraires de référence de ces nouveaux paradigmes théoriques ? Quels sont les concepts qu’ils ont forgés ? Quels sont les points d’interaction, de convergence ou de divergence entre les chercheurs qui ont particulièrement marqué ce champ disciplinaire ?

Il s’est agi en 2007-2008 de réunir sur ces questions des intervenants locaux, nationaux et internationaux. Ces interventions se sont déroulées sous la forme de conférences suivies de débats, tout au long de l’année. Fabio Akcelrud Durão a réfléchi sur la pertinence d’une nouvelle formation discursive, celle de la Théorie, pour le débat sur les littératures marginales, minoritaires et périphériques. Typiquement nord-américaine, la Theory est marquée par des contradictions par rapport à ses objets d’étude, ses méthodologies et ses positions énonciatives. Celles-ci révèlent la coexistence d’un potentiel d’ouverture et de liberté associé à une possible reddition à la logique du marché. Durão a en effet évalué l’adéquation de la Théorie au nouveau modus operandi de l’université productiviste, en une situation de crise qui affecte aussi bien le Brésil que la France. (« Penser la question de la "Theory" »). Anthony Mangeon, sous le titre « Like Rum in the Punch » s’est interrogé sur les rapports entre le « New Negro » anthologie qui a favorisé l’émergence d’une littérature et d’une critique africaine-américaine, et la culture américaine. Fritz Peter Kirsch, venu d’Autriche, a renvoyé l’image de « la France et ses littératures », en adoptant une approche interculturelle, en effectuant un parallèle entre un auteur d’oc (Jean-Baptiste Fabre) et Rousseau. Michael Löwy a analysé le concept de « paria conscient » chez Hannah Arendt, et le cas des intellectuels juifs d’Europe centrale. La professeur tunisienne Rabâa Abdelkéfi a étudié la représentation de l’Occident dans L’Orientalisme d’Edward Said : théorie ou discours idéologique ? Enfin Marie de Gandt a présenté une lecture critique des travaux de Judith Butler, à propos des « troubles du genre ».

Ces conférences ont été regroupées et publiées dans la revue du CTEL, Loxias, dans le n° 24, du 15 mars 2009, Pour une archéologie de la théorisation des effets littéraires des rapports de domination. Il y a rappelé le propos d’Anne Berger, qui justifie pleinement le qualificatif de « transdisciplinaire » du CTEL : « On peut dire […] que la visée de la théorie postcoloniale, c’est le « trans- », sinon la transe, donc le mouvement et le moment même de la traversée, du passage. C’est en effet à la faveur du développement de la théorie postcoloniale (elle-même redevable aux poststructuralismes) qu’on s’est mis à essayer de penser les rapports de soi à l’autre (voire, entre soi et soi), entre les mondes, entre les disciplines, non plus sur l’ancien mode humaniste de l’« inter » (solidarité, internationalisme, interdisciplinarité), mais sur celui de la trans(e) (altération ou différence interne, transnationalisme, transdisciplinarité). Le ou la trans(e) ne laisse pas intactes les identités des uns et des autres ».

 

Déplacements de la discipline et relecture du canon : les études littéraires face au défi des « gender studies » du postcolonialisme et des recherches sur les minorités (2008-2010)

Le projet comportait ensuite un autre volet : une fois la cartographie des nouveaux paradigmes théoriques dessinée, il s’agissait de s’interroger sur la façon dont ils déplacent notre propre compréhension du « canon » et dont ils remettent en cause certains postulats de notre discipline.

Les « gender studies » et les études « postcoloniales » ne se contentent pas, en effet, de donner une visibilité à toute une production que l’on s’obstine à tenir pour quantité négligeable faute d’en prendre connaissance, mais invitent autant, sinon davantage, à relire autrement les œuvres du « canon », à les relire d’un point de vue des marginalités multiples, géographiques, ethniques, religieuses, sexuelles, et/ou linguistiques. Judith Butler, Edward Said et Édouard Glissant nous obligent-ils, comme naguère le marxisme ou la psychanalyse, à infléchir notre regard sur les textes et à reconsidérer la façon de produire du savoir sur les œuvres ? Autant de questions qu’un Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la littérature ne saurait esquiver.

Ces questions ont été abordées au cours des deux années 2008-2010, par le biais de séminaires. Les questions suivantes y ont été abordées : enjeux littéraires de l’expression de l’homosexualité (notamment dans une étude contrastive des œuvres d’António Botto et de Jean Cocteau, présentée par Filomena Iooss) ; lisibilité, dans les littératures dominantes, des littératures périphériques (notamment dans une présentation raisonnée de la poésie lettone, fournie par Rose-Marie François) ; la question des écritures de la folie (par le biais par exemple d’une réflexion conduite par Claude Ber sur les œuvres d’Artaud et d’Éveline Ancelot). Les interventions sont adossées à un séminaire de Master, intitulé justement Littérature et communauté, plus spécialement consacré à l’étude des « communautés des marges », dans la perspective d’une réflexion sur la recomposition du canon, grâce à des études sur les littératures dites « émergentes », les auteurs méconnus, les marges de la littérature. (À noter que le colloque consacré par le CTEL à Jacques Darras début décembre 2008, étant donné la teneur de son œuvre et les aléas de sa réception, sera intégré à la réflexion du séminaire en collaboration avec l’axe 2).

 

Le processus de la traduction et les problématiques des communautés

La reconnaissance des littératures écrites dans des langues minorées ou minoritaires comme l’occitan, le catalan ou le créole passe souvent par une traduction dans les langues dominantes. La réflexion s’est appuyée sur les compétences et les travaux de membres du CTEL dans le domaine de la traduction.

Le colloque Éros traducteur organisé en mars 2006 arrive à publication grâce au n° 29 de Loxias 29, le 15 juin 2010. Dans ce colloque, il s’agissait de s’interroger sur la pulsion traductrice. Eros est un « daimôn » qui va et vient et exerce la fonction de truchement ou d’interprète entre les dieux et les hommes. Le colloque aurait pu se placer sous le titre : Le Démon traducteur, ou Démon du traduire. Le traducteur, comme Œdipe, comme le héros tragique, vient après que tout a été dit, tout a été arrêté. Il a beau se démener, il ne changera plus rien. Mais sa liberté, qui est celle du sage stoïcien, consiste à incarner (jouer, mimer) l’amour du dit, amor fati : à rester et à vaquer à la place où il n’y a plus rien à faire. Pour toutes ces raisons, le verbe « traduire » n’est pas satisfaisant pour dire « traduire », à cause du « trans » qui veut indiquer qu’on va d’un lieu dans un autre quand on traduit, qu’on échange quelque chose contre quelque chose d’autre. Mais dans la rencontre traduisante, l’eros traducteur est ce qui fait demander à toute chose : que deviens-tu ?

« La rencontre, et non l’étreinte », dit Hofmannsthal, est proprement la pantomime érotique décisive. La rencontre, dit Hofmannsthal, ou le salut partagé.

 

Le projet Bilinguisme s’est réalisé en 2009-2010, en collaboration avec le centre du Département d’Études Françaises et Francophones de l’Université « Lucian Blaga » de Sibiu (Roumanie). Il s’est donné comme objectif d’éclairer la dimension littéraire du phénomène du bilinguisme et de la mettre en rapport avec un dialogue entre les cultures et les langues. Il vise également à cerner les notions opératoires qui balisent le champ du bilinguisme littéraire et à proposer des constructions théoriques dans ce sens. Le projet veut mettre en lumière, sous l’angle du bilinguisme, le dialogue qui s’établit entre la littérature française et la littérature roumaine, mais sa démarche comparatiste s’ouvre aussi vers d’autres bilinguismes littéraires et vers leurs spécificités en rapport avec le bilinguisme roumain-français. L’objectif du projet est celui de créer le cadre d’une réflexion théorique et d’une pratique du dialogue en contexte européen et mondial, à partir du modèle de la création littéraire.

Ce projet s’est organisé en 2009-2010 sous forme de séminaires à Nice et à Sibiu, qui seront publiés dans la collection Thyrse, créée par le CTEL.

Les débats qui suivent chacune de ces interventions s’avèrent être très riches et il convient de souligner leur contribution majeure à la cristallisation d’une problématique originale et d’une réflexion constamment reprise et renouvelée, qui nous amène à constater que dans le cas du bilinguisme « littéraire », il y a, presque toujours, un véritable plurilinguisme qui est à l’œuvre et qui installe l’écrivain dans l’ouverture de plusieurs possibles linguistiques et littéraires. Il est important aussi de remarquer le courage épistémologique de ce séminaire qui étudie « la différence », mais qui la cultive et la pratique, aussi, par des interventions qui mettent en avant des notions telles « le xénisme » ou « les patois », confrontant ainsi l’idée de « bilinguisme littéraire » à d’autres outils conceptuels, afin de mieux cerner ses particularités.

 

Réédition du Dictionnaire de la langue niçoise (Acadèmia Nissarda, Nice, 2009, 1212 p.)

Un membre du Centre a préfacé le volume qui redonne vie au Dictionnaire de cette langue minorée par l’histoire. Œuvre du poète et dramaturge Jules Eynaudi (1871-1948) et de l’historien Louis Cappatti (1886-1966), le Dictionnaire de la langue niçoise tient dans les lettres nissardes une place exceptionnelle. D’abord par sa nature originale : cet ouvrage monumental est le seul qui soit à la fois un dictionnaire nissart-français, à la nomenclature très étendue, et un dictionnaire encyclopédique abordant tous les domaines de la réalité niçoise traditionnelle. Ensuite par sa destinée peu commune : sa publication par fascicules, commencée en 1931, s’interrompit en 1939 après, ironie du sort, l’article paraula. L’on en croyait le manuscrit perdu et peu à peu le Dictionnaire de la langue niçoise, grand œuvre inachevé devenu introuvable, a acquis une dimension quasi-mythique. Or, l’Acadèmia nissarda peut aujourd'hui publier ce livre dans son intégralité et lui redonner la parole que l’adversité lui a coupée voici près de soixante-dix ans.

 

Centre et périphéries : Géographies

Un premier numéro de Loxias avait été consacré en 2005 à la « littérature d’outre-mer : une ou des écritures "créoles" ». Ce numéro se posait déjà les questions du métissage des cultures, et de la notion de créolité. Cette communauté d’outre-mer ne va pas de soi, car elle existe de fait plutôt qu’elle ne s’élabore comme convergence ; chaque territoire conserve jalousement sa spécificité, et à la vérité personne ne semble souhaiter vraiment le mélange de réalités différentes et originales. Pourtant, il existe indéniablement des points communs, que partagent aussi la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, mais encore des pays qui n’ont pas, ou plus, de liens directs avec la métropole française, comme Haïti, qui a fêté en 2004 l’anniversaire de son indépendance, Maurice ou bien des pays d’Afrique, – affinités plus ou moins marquées sur les plans culturel, linguistique ou littéraire avec la France – sans préjuger des relations politiques. Dans toutes ces littératures d’expression française, l’idée de métissage est riche de sens. De quelque manière qu’il se décline, et pour commencer, sous la forme peut-être presque nécessaire de l’intertextualité, le métissage pose en littérature des questions spécifiques : génère-t-il des formes d’invention particulière, fruit du mélange des cultures ? Privilégie-t-il certains genres plutôt que d’autres ? Traite-t-il de thèmes particuliers ? Montre-t-il une appropriation originale de la langue française ? Trahit-il la difficulté d’assumer cette situation mixte ou exhibe-t-il la satisfaction de se tenir à une croisée des chemins ou de pouvoir jouer sur plusieurs tableaux ? Ce numéro a mis l’accent sur une réflexion plus générale engagée sur l’hybridation des genres.

Dans la ligne de ce premier questionnement, on s’est intéressé ensuite, en 2009, au domaine des littératures du Pacifique : l’espace du Pacifique ne produit pas un univers littéraire homogène et univoque. Issues d’influences très diverses, les littératures du Pacifique constituent évidemment une somme d’œuvres particulières et ne sauraient se conformer à un modèle unique, mais elles se conçoivent avant tout comme faisant partie d’un ensemble de référence signifiant. Les études actuelles tendent souvent à fragmenter les domaines en se fondant sur des répartitions entre aires anglophones et francophones, alors que d’autres liens existent indéniablement à l’intérieur de la zone Pacifique, avec une circulation des œuvres et des thèmes. Un certain nombre d’œuvres écrites par des voyageurs ou des résidents d’origine étrangère ont été situées, au moins en partie, dans le Pacifique, ce qui a donné aux métropoles et à l’Occident en général des représentations de type exotique. Mais aujourd’hui, les écrivains du Pacifique s’expriment et se publient eux-mêmes, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Samoa, à Hawai’i, en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie… Les problèmes de langue certes y croisent les questions des minorités (aborigènes, maories, ainsi que toutes les populations qui habitaient les îles avant l’arrivée des étrangers ou des colons). La littérature née dans le « triangle polynésien », dans les îles du Pacifique, n’est pas exclusivement, tant s’en faut, écrite en langues polynésiennes : le français et l’anglais particulièrement fournissent une part importante de la production. Certains auteurs ont fait un choix radical en utilisant la langue d’origine étrangère, d’autres ont choisi d’écrire dans les langues vernaculaires, d’autres enfin accommodent dans des proportions variables les deux modes d’expression. L’ancrage dans une réalité locale est donc essentiel dans la caractérisation de ces littératures. Cependant, il serait réducteur de ne considérer les œuvres nées dans le Pacifique que comme purs produits d’un espace et d’une culture : elles peuvent aussi relever tout simplement de la Littérature et être appréciées comme telles en dehors d’un lectorat auquel, peut-être, on les a crues réservées et auprès duquel on pense qu’elles font exclusivement sens. De la sorte, ces œuvres qui sont souvent lues avec la grille de la critique postcoloniale n’en sont pas pour autant nécessairement appréciées avec plus de justesse si l’on se focalise sur cette approche. Si les questions d’identité, de représentations préconçues, de clichés, sont des thèmes fréquemment abordés, ces textes résonnent aussi d’autres échos et il est utile de se poser avec plus d’acuité la question de la réception.

Ces travaux ont été publiés dans Loxias 25 en collaboration avec l’Université de Clermont-Ferrand.

Colloque Lacaussade (janvier  2011, en partenariat avec l’axe 2)

L’œuvre du poète Auguste Lacaussade, partagé entre la région bordelaise et l’Océan indien par ses origines, a déjà été au cœur de colloques dans plusieurs lieux, selon un système de relais, tous les deux ans, dans le cadre d’une association des amis de Lacaussade. Ce colloque, intitulé « Créolité et musicalité », outre qu’il permet de lancer une collaboration durable avec l’Université de la Réunion, sera l’occasion de mêler les disciplines, puisqu’il comptera avec la participation, non seulement de spécialistes de littérature ou de littérature comparée, mais aussi de linguistes (sur la question de Lacaussade traducteur), d’historiens (sur les relations entre les rythmes de la poésie lacaussadienne et la constitution de la créolité), de musicologues et de musiciens (notamment pour l’étude des mises en musique de certains poèmes de Lacaussade).

 

- Rancher dans son temps.

La Renaissance pré-félibréenne des lettres d’oc au XIXe siècle organisé par Rémy Gasiglia et Jean-Claude Ranucci (BCL), 2012. Fera suite à la publication en collaboration ave Jean-Claude Ranucci de J.-R. Rancher, œuvres complètes. Un précurseur de la renaissance des Lettres d’oc au XIXe siècle.

Édition sur CDRom de l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain nissart Joseph-Rosalinde Rancher (1785-1843). Roger NTICE du centre d’études occitanes (CTEL) et du laboratoire CNRS UMR 6039 « Bases corpus langage ».

 

3. Impact de la modernité et de la mondialisation sur l’expression littéraire des minorités et des marginaux : redéfinition des canons

• Projet de séminaire « iconoclasme » (2012-2013)

Le terme d’iconoclaste désigne, historiquement, une personne qui détruisait les images saintes (au VIIIe siècle en particulier) ; par extension, et dans le cadre des redéfinitions du canon culturel et littéraire, on s’interrogera sur les formes de l’iconoclasme littéraire dont peuvent user les minorités : violence faite à la forme littéraire, invention de formes décalées, susceptibles de briser l’hégémonie des métropoles et des littératures « établies »… L’iconoclasme peut aussi s’en prendre aux bienséances implicites ou aux habitudes, la provocation étant un nouveau mode d’existence. On pense aux formes de détournement de la langue que peuvent faire subir les écrivains hors métropole, que ce soit au français, à l’anglais, ou autre, au succès de scandale d’une Calixte Beyala, à la violence des situations présentées par un Jean-Luc Raharimanana (Madagascar) ou un Alan Duff (Nouvelle-Zélande) ; mais les minorités, quelles qu’elles soient, peuvent produire aujourd’hui leur propre forme, pour se démarquer du conformisme ambiant.

 

• Séminaire « acroamatique » (2010-2013)

L’acroamatique a pour but de réévaluer le rôle de l’écoute non seulement en littérature, notamment en critique littéraire, mais aussi dans les sciences humaines en général. L’« écoute sensible en sciences humaines » (René Barbier) permet de saisir certains dispositifs articulant Littérature et communauté, notamment en posant les questions suivantes : « comment se faire entendre ? », « comment entendre ? ». Adossées au séminaire de Master intitulé Études acroamatiques, un certain nombre d’interventions sont prévues, qui devront constituer une sorte de traité d’acroamatique appliquée.

 

4. Le rôle de certaines formes dans la constitution des images de l’Autre et l’émergence de nouvelles littératures

 

• Colloque de la SIELEC : la forme du reportage

Les membres du CTEL participant à la SIELEC se proposent de poursuivre la collaboration Nice/ Montpellier, mai 2012, avec pour thème l’étude des reportages dans le cadre des sociétés et littératures de l’ère coloniale.

 

Projets de collaborations

 

1. Collaboration avec l’Université de la Réunion

Le CTEL, dont dont certains membres ont tissé des liens avec l’équipe de la Réunion, a été contacté en vue d’une collaboration par le centre CRLHOI (Centre de recherches littéraires et historiques de l’océan indien), EA 4078, projet OSOI (Observatoire des Sociétés de l’Océan Indien), qui a pour but de « structurer une recherche pluridisciplinaire sur l’actualité des sociétés indianocéaniques en ce début du XXIe siècle », afin de « faire émerger de nouveaux champs de recherche ».

 

Nouveaux territoires imaginaires : repenser la modernité dans les arts et les lettres de "l’espace de l’Océan Indien"

L’axe III pourrait s’associer à cette question (extraits de leur programme) : « La remise en cause de l’attitude de la Modernité, qui a commencé au moins au milieu du dix-neuvième siècle, a été conceptualisée par le terme « Postmodernité », qui marque, aux alentours des années 1960, un tournant dans la pensée, qui correspond à celui que représente la Renaissance par rapport au Moyen Âge, le préfixe « post » indiquant à la fois une continuité et une cassure. Il s’agirait de re-penser, de ré-écrire la Modernité. […] La Modernité (et ses remises en cause) n’aura sans doute pas le même sens dans l’espace Océan Indien qu’en Europe. Les concepts hérités des Lumières ont été imposés au monde pendant ces trois derniers siècles, mais ils existent indépendamment du paradigme occidental. Les concepts de modernité et de postmodernité ont été appropriés, traduits, adaptés aux pays de la zone. »

Il s’agira, pour nous, de :

- repenser le sujet

- repenser l’« espace diasporique »

- repenser la notion de postcolonilité

- repenser l’écriture de l’histoire

- repenser les mythes fondateurs

- dépasser les dualismes.

 

2. Collaboration avec l’Université de Porto, et plus spécialement avec l’Instituto de Literatura Comparada Margarida Losa de la Faculté des Lettres

Un projet de cet institut peut, entre autres, croiser les préoccupations de l’Axe III. Ce projet est consacré à l’étude des poétiques modernes et contemporaines sous l’angle suivant : « Subjectivités et Identités en devenir ». L'évolution des poétiques durant le XXe siècle et au début du XXIe est marquée par une place de plus en plus grande accordée au corps, au genre, au métissage des arts. La construction des subjectivités affecte les relations entre les identités sociales et les identités personnelles, ce qui implique une prise en compte d'études relatives aux « post-colonial studies », aux « gender studies » et aux « queer studies ». Essentiellement dédié à Porto à des études luso-brésiliennes, ce projet verrait, avec la collaboration du CTEL, une ouverture vers d’autres domaines linguistiques et culturels : francophonie, Europe du Centre et de l’Est, hispanophonie, anglophonie… La réflexion conduite dans l’Axe III du CTEL est considérée à Porto comme pouvant apporter un contrepoint fructueux. La projection à l’étranger du CTEL dans une collaboration de ce type permettra sans nul doute un approfondissement de la réflexion menée dans le cadre de l’Axe III, par le biais d’un dialogue avec des chercheurs venus d’autres horizons linguistiques.