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DIALOGUE DES ARTS

Responsables : Jacqueline Assaël, Hélène Baby, Jean-Pierre Triffaux

Le nouvel intitulé du premier thème, « Dialogue des arts », précédemment « Identités génériques », découle de la nouvelle synergie qui résulte de la fusion intervenue en 2012. Les questionnements génériques y conservent cependant toute leur place en tant qu’une des perspectives adoptées pour étudier ce dialogue. Celle-ci est complétée par une réflexion sur les poétiques théâtrales associant des spécialistes du théâtre de l’Antiquité à l’époque contemporaine. Enfin le projet Babel, en liaison avec le master Erasmus Mundus et en collaboration avec le laboratoire LIRCES, a permis d’envisager toutes les facettes de ce dialogue des arts, sur le versant de la recherche comme de la création.

Introduction

 « Les muses ne parlent pas, elles dansent », disait Edgar Degas.

(Cette phrase provient du texte que Valéry consacre à Degas : «[Degas] disait, volontiers – et sur le tard le rabâchait, – que les Muses jamais ne discutent entre elles. Elles travaillent tout le jour, bien séparées. Le soir venu et la tâche accomplie, s’étant retrouvées, elles dansent : elles ne parlent pas.» dans P. Valéry, «Degas, danse dessin»).

L’ambition de l’axe 1, outre de voir danser les muses, est bien aussi de les faire dialoguer, et de faire voir, entendre, et comprendre, le produit de leurs rencontres, qu’elles soient dansées, chantées, théâtralisées, filmées, mimées, ou seulement écrites ou parlées. Le dialogue était un exercice rhétorique courant dans la RatioStudiorum, et Jean de La Fontaine en a proposé une magnifique réécriture avec son paragone du Songe de Vaux, en inventant deux nouvelles muses, celle des jardins, Hortésie, et celle de l’architecture, Palatiane. Mettant nos pas dans ceux du promeneur de Vaux-le-Vicomte, nous proposons un projet qui souhaite étudier la polyphonie et la rencontre, qu’elles passent par l’affrontement, la concurrence ou la complémentarité, et qu’elles construisent l’harmonie ou le difforme. Le CTEL entend théoriser et interroger les carrefours et les limites, où entrent en coalescence les pratiques artistiques et littéraires, les différents genres, écoles ou courants constitués, les différents objets disciplinaires. L’étude des intersections s’inscrit pleinement dans la diachronie, l’intertextualité, les passerelles artistiques, en une perspective propre au CTEL, dans la tradition d’épistémologie transdisciplinaire qui prend en compte l’histoire littéraire, l’histoire des idées et l’histoire des arts : celles-ci se sont enrichies, ces dernières années, par une autoréflexion critique qu’il s’agit de poursuivre aussi dans le cadre d’un dialogue avec les sciences humaines.

Il s'agit de mettre au jour les structures qui composent un système épistémologique à une époque, afin de saisir les conditions singulières qui président à l'avènement de l'objet littéraire et de l’œuvre d’art. Le C.T.E.L. poursuit ainsi une réflexion de fond sur les relations entre trois constituants essentiels : l'attitude et la production critiques, les créations littéraires et artistiques, et les pratiques concrètes de la mise en performance de l’œuvre ; relations réflexives, où les effets de miroir, tantôt dans le conflit, tantôt dans la correspondance, peuvent finalement rendre compte de la nécessaire imprévisibilité de l'œuvre d'art. Les décalages qui semblent exister entre les créations et les arts poétiques sont souvent fonction d'une différence de statut et de positionnement du discours : les uns et les autres relèvent en fait d'une unité profonde, notamment celle des structures épistémologiques fondamentales qui organisent les démarches signifiantes, et celle d'un ensemble imaginaire dans lequel un élément valorise l'autre plus qu'il ne le contredit. Littéraire, artistique, critique, éphémère, la création existe dans une certaine tension par rapport à ces repères épistémologiques, qu'elle contribue à faire évoluer, et dont en même temps elle relève.

Pour ces thématiques transdisciplinaires, les pratiques théâtrales sont reconnues comme des cas d’intermédialité et de transdisciplinarité exemplaires, aussi bien dans les bouleversements immédiatement contemporains (le dialogue des arts, les dialogues arts-sciences-technologies, le dialogue arts-actualité), que diachroniquement, aux diverses époques de l’histoire des arts vivants et des mutations sociales. Aussi cet axe 1 « dialogue des arts » s’appuie-t-il sur un nouveau pôle centré sur les « Poétiques Théâtrales ».

Dans cette perspective, sera centrale l’interrogation sur le rôle du théâtre, sa fonction, sa portée, dans le champ politique et social, d’autant que le théâtre contemporain se construit, au moins depuis la deuxième moitié du XXe siècle, comme un objet véritablement transdisciplinaire, un « théâtre ouvert », fait de collages et de coutures, où se rencontrent les arts plastiques, la musique, la fiction, le témoignage, etc.

Notre projet suit trois directions complémentaires :

- Questionnements génériques,

- Poétiques théâtrales,

- Babel

I.  Questionnements génériques

"Si un peintre voulait ajuster à une tête d'homme un cou de cheval et recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d'éléments hétérogènes, de sorte qu'un beau buste de femme se terminât en laide queue de poisson, à ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire? "(Horace, Epître aux Pisons).

La thématique « questionnements génériques » s’est fixé un double objectif : à la fois poursuivre une authentique réflexion sur la problématique complexe de l'identité, et interroger l'élaboration, la contestation, la transgression de formes constituées et repérées comme genres. Car le genre pose naturellement la question, virtuelle, de la pureté générique, en d'autres termes, celle de l'identité et de ses limites : l'on pourrait voir s’il est possible de circonscrire un seuil en deçà ou au delà duquel l'impur devient pur, et inversement. On peut s'intéresser au mélange et aux dosages : l'on pourrait ainsi se demander à quel moment l'hétérogène devient harmonie, et proposer des critères susceptibles de mesurer le passage de la concurrence artificielle de formes au concours harmonieux. La multiplication et la dissolution des genres font aussi apparaître le risque de la dissolution du littéraire dans ce qu'on appelle la paralittérature : peut-on faire apparaître un lien entre la mise en question de l'identité littéraire d'une œuvre et les processus de mixité générique ? Cette question se pose dans le cas des artistes, écrivains, des écoles ou des esthétiques inscrivant dans leur projet la volonté de décloisonner, de faire fusionner ou de renverser les genres établis (à l’époque classique, romantique comme dans la littérature de la décadence, par exemple).

1) Les marges génériques et la limite

Ce qui a été fait

Dans la suite du précédent contrat, de nombreux travaux se sont consacrés au roman et ses frontières, en particulier sur l’épistolarité et le discours critique, avec un volume de la collection Thyrse consacré à Epistolarité et généricité (2015).

Qu’est-ce qui rend la lettre littéraire ? L’épistolarité a été étudiée dans son rapport à la critique, car la lettre (lettre ouverte, pamphlet, lettre privée, lettres romancées, lettres fictives, lettres à l’intérieur d’un texte autre) est d’abord une forme singulière de l’interlocution. La situation d’interlocution, fictive ou pas, qui est immédiatement mobilisée dans la lettre permet l’expression de la subjectivité, et c’est dans cette perspective que se sont inscrits les travaux de Dominique Voisin sur la dédicace horatienne L’épistolarité a été pensée en rappelant qu’elle est d’abord le signe d’une situation d’énonciation et pas la trace d’une littérature.

Les systèmes para ou péritextuels subvertissent le genre qu’ils encadrent ou sont contaminés par lui : les travaux d’Hélène Baby sur le péritexte théâtral des années Richelieu, dans le cadre d’un projet ANR porté par l’Université de Savoie, ont fait apparaître, sous les références historiques, la fictionnalité des épîtres et la fictionnalisation de leurs destinataires.

Sylvie Ballestra travaille sur le songe allégorique à partir des Parques : l’allégorèse onirique, correspondant à la figuration d’un système cohérent d’idées, et obéissant à une structure stéréotypée, suggère la constitution d’un sous-genre.

Les travaux de Jean-Marie Seillan sur le roman à la fin du XIXe siècle ont permis de revisiter la frontière entre roman naturaliste et roman idéaliste, ainsi que d’explorer la validité de la catégorie générique du roman colonial.

Les projets

Les travaux des membres et de doctorants du CTEL poursuivent cette enquête. Ainsi, dans la suite des recherches menées sur le roman par J.M. Seillan, Alice De Georges a mené une vaste enquête sur la poétique de la description, et elle travaillera sur le spiritualisme naturaliste dans le cadre de son HDR. On sait que ce concept, qui naît avec le personnage de Huysmans, Durtal, s’applique d’abord à la peinture : là encore, les recherches permettent de faire dialoguer l’émotion artistique, la sensibilité esthétique et les concepts philosophiques.

2) Du corps, du texte, de l’image, des sons…

Ce qui a été fait

Les questionnements génériques sont particulièrement pertinents dès lors que se rencontrent des objets disciplinaires hétérogènes, et c’est ce montrent les travaux de Brigitte Joinnault qui s'intéresse tout particulièrement à l'usage, dans les écritures théâtrales (texte et scène), d'éléments issus d'autres champs d'activités (documents historiques, faits sociaux, témoignages, travaux scientifiques ou philosophiques, nouvelles technologies). Elle est la Responsable scientifique du programme de recherche FoPPHET, Formes de Présences de la Photographie dans les Ecritures Théâtrales, soutenu par le CTEL et le laboratoire THALIM du CNRS, et a fait paraître en 2015 Antoine Vitez, homme de théâtre et photographe.

Théâtre ou non théâtre ? Poésie ou non poésie ? Il s’agit de questionner les enjeux, les modalités et les impacts des relations entre théâtre et non-théâtre : relations théâtre et documents, théâtre et roman, théâtre et sciences, théâtre et technologies numériques, théâtre et autres arts (musique, photographie et vidéo). Mais aussi à ce qui constitue une poésie sans mot : Sandrine Montin a réfléchi à la rencontre du cinéma et la poésie, et plus particulièrement au paradoxe apparent d’un poète muet (Chaplin). Remplaçant ainsi sa sœur aînée la peinture que Simonide de Ceos qualifiait de « poésie muette », le cinéma muet permet d’explorer une poésie sans mot, et de mieux saisir ce qui est constitutif du poétique. Ses travaux posent aussi la question de la rencontre entre la tragédie et le cinéma, au travers de la création de Pasolini.

Les travaux importants d’Alice Godfroy sur le rapport entre la danse et la poésie, ont permis d’affiner le concept de « dansité » et de faire apparaître l’articulation de la langue poétique à partir du corps, et d’analyser la rencontre du mouvement, du geste, et de la poésie.

Les projets

En lien avec le troisième champ de l’axe II, Poiéma (la poésie n’est pas seule), le CTEL prévoit, dans le cadre de l’Académie 5, une réflexion sur les rapports entre Poésie et Cinéma “Cinéma, opérateur poétique” en partenariat avec l’ESAV de Toulouse.

Brigitte Joinnault prépare une édition critique du Procès d’Émile Henry, tragédie-montage d'Antoine Vitez et une installation  "Balades sonores à Chaillot" alliant sons et images enregistrées, hier (lors des saisons 1981-82 et 1982-83) et aujourd’hui, lors de promenades in situ avec des acteurs de l’aventure Vitez à Chaillot, prise de son Daniel Deshayes.

La recherche sur cinéma muet et poésie a montré que le cinéma faisait advenir de nouvelles pratiques scripturales, et même de nouveaux genres littéraires. Ce volet de la recherche est à approfondir, pour saisir les multiples processus par lesquels le cinéma fonctionne comme un "opérateur poétique", au sens où il "opère" sur le champ poétique: nouveaux genres (cinépoème, dispositifs scripturaux hérités du "découpage" cinématographique, critique cinématographique), adoption et généralisation de l'art du montage (qui vient nourrir l'invention poétique, au même titre que le collage plastique), présence de l'imaginaire cinématographique dans la théorie littéraire (par exemple chez Lorca), travail sur les voix (chez Delluc, Michaux) qui rejoint l'ambiguïté de la voix (voix narrative et voix des personnages) du bonimenteur de cinéma ou des "cartons" cinématographiques, naissance de personnages poétiques clownesques récurrents directement issus des personnages burlesques (le Plume de Michaux)...Le CTEL souhaite approfondir le champ de l'étude des pratiques et des poétiques expérimentales et novatrices qui, souvent dans les marges (seuls endroits peut-être où elles trouvent les moyens et les raisons d'exister), posent (ou ont vraiment posé) des questions esthétiques essentielles.

II.  Poétiques théâtrales

Grâce à la fusion avec les chercheurs du RITM, et à l’arrivée de nouveaux chercheurs, anglicistes et comparatistes, l’atout du CTEL est de pouvoir proposer une recherche sur le théâtre qui puisse être à la fois trans-historique, trans-linguistique et rassembler, si on peut le dire ainsi, les spécialistes des théâtres texto-centriste et scéno-centriste. En effet, même si le CTEL a perdu un chercheur sur le théâtre français du XVIIIe voici deux ans suite à une mutation, il réunit, outre les chercheurs en études théâtrales de la 18e section CNU, des chercheurs des 7e, 9e, 10e, 11e et 73e sections, spécialistes du théâtre grec, du théâtre français classique et contemporain, du théâtre nissart, et du théâtre anglophone moderne et contemporain. Nombre de ses membres pratiquent eux-mêmes le théâtre, qu’ils soient comédiens ou metteur en scène. Cette richesse nous permet d’espérer avancer dans la mise en évidence d’une « langue » théâtrale, qui ne soit pas celle, spécifique d’Eschyle ou de Shakespeare, de Racine ou de Beckett, d’Ibsen ou de Novarina, mais qui se détermine par des va-et-vient constants d’une langue à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un théâtre mimétique à un théâtre épique, d’un théâtre linéaire à un théâtre en morceaux, de la performance à la seule lecture…

C’est pourquoi, dans le nouveau contrat, les recherches théâtrales du CTEL se réunissent pour la première fois en un même champ, et que l’envie de fédérer toutes les recherches donnent naissance à cette thématique que nous avons intitulée le plus largement possible « poétiques théâtrales », de façon à faire entendre la poïésis au cœur du phénomène théâtral.

Qu’est-ce que le théâtre ? La recherche en arts du spectacle et particulièrement en études théâtrales entend aborder la création artistique vivante (poétique, dramatique, musicale, théâtrale, dansée, spectaculaire, scénique, opératique, chorégraphique, rituelle, circassienne, carnavalesque, etc.) dans ses dimensions pratiques et théoriques, depuis la conception de l’œuvre jusqu’à sa réception. Cette thématique entend donc procéder à l’analyse critique des discours et des savoirs sur les arts vivants, en particulier ceux qui traitent des processus et des formes de la création, tels qu’ils sont mis en œuvre par les artistes (musicien, danseur, acteur, compositeur, écrivain, poète, metteur en scène, dramaturge, chorégraphe, performeur), et des effets que les réalisations et les œuvres engendrent, chez les différentes catégories de publics.

1) Des sources au fleuve

Ce qui a été fait

Le théâtre, pendant longtemps considéré comme le mode du mimétique pur, est aussi un discours dont la spécificité appelle de nombreuses analyses sur les formes linguistiques singulières qui le traversent, et plus spécialement sur les formes lyriques : existe-t-il une subversion du mode par le lyrisme ? la tragédie en prose suppose-t-elle une autre poétique que la tragédie en vers ? Les travaux d’Hélène Baby sur le théâtre du XVIIe siècle (ses réflexions sur les stances de Polyeucte, ou sur le langage biblique dans Esther et Athalie), ou ceux de Rémi Gasiglia sur la tragédie du grand poète Frédéric Mistral, s’inscrivent pleinement dans cette thématique. Rémi Gasiglia a montré que La Rèino Janorécapitule les possibles dramaturgies (inversion ironique des modèles classiques, adhésion à la Préface de Cromwell,intégration de souvenirs de Macbeth, réécriture critique de Marie Tudor de Hugo, approche du drame symboliste sous l’influence de Mallarmé), ce qui marque l’entrée des lettres d’oc dans la modernité.

Le théâtre, objet textuel et imprimé, est aussi le lieu de réflexions philologiques : des pans entiers du théâtre français du XVIIe siècle sont, depuis une quinzaine d’année, redécouverts grâce aux éditions systématiques de ceux qu’on appelle toujours les Minores. Après ses éditions de Jean Mairet, Jean Rotrou, Antoine Mareschal, Hélène Baby dirige l’édition du Théâtre complet de Pierre Du Ryer, dont le premier volume paraîtra en 2017 aux éditions Classiques Garnier, avec le soutien du C.T.E.L.

Le théâtre est aussi (et surtout ?) le lieu de l’humain : un colloque sur Anthropologie tragique et Création poétique a eu lieu les 24-25 et 26 novembre 2016, véritable enquête diachronique qui permet de saisir à partir de quel travail « le sens de l’humain » se construisent les représentations théâtrales, ainsi que les réflexions critiques passent de la description poétique et mimétique qu’en propose Aristote vers sa définition ontologique. Il suffit d’évoquer les termes de la réflexion soulevée par Florence Dupont sur le sens ou « l’insignifiance » d’une représentation, pour indiquer que la question de l’essence du texte de théâtre, vu tantôt comme une œuvre littéraire susceptible de susciter une réflexion, voire une étude, tantôt comme une performance dont le jeu relève de la gratuité esthétique et émotionnelle et de l’éphémère artistique, s’inscrit dans des catégories d’analyse tout à fait contemporaine.

Les recherches de Jacqueline Assaël menées notamment sur l’élucidation du sens de l’Alceste, de l’Hélène et de l’Andromède d’Euripide ont servi de fondement à l’entreprise d’anthropologie historique et de science religieuse appliquées au théâtre grec qu’elle a menée en commun avec Andreas Markantonatos (Université de Kalamata) en réunissant les contributions d’hellénistes européens sur l’orphisme et la tragédie (Orphism and Greek Tragedy, n° spécial de la revue Trends en Classics, sous presse).

Les projets

Le théâtre est le souffle : Jacqueline Assaël travaille sur l’importance des rituels mystériques comme les cérémonies d’Éleusis, par exemple, dans la construction dramatique et dans la signification de certaines pièces. Cette influence d’une spiritualité ésotérique vient d’être mise en lumière par d’autres chercheurs sur l’écriture des œuvres platoniciennes, et tout un pan de science et d’histoire des religions est en construction à travers l’élucidation de textes littéraires et théâtraux s’inscrivant dans le cadre de ce type de pensée religieuse.

Les Actes du colloque Anthropologie tragique et création poétique seront publiés en 2018 aux éditions Garnier.

La poétique théâtrale est multiple en France dès le XVIIe siècle avec l’élaboration pratique et critique de la dramaturgie classique, mais aussi avec les traités sur le ballet de cour, sur la comédie-ballet, ou sur l’opéra. Tout au long du XVIIe siècle, le passage du spectacle au texte imprimé fait d’autre part surgir une nouvelle forme d’art : celle du frontispice de théâtre, art de la gravure qui constitue un autre type de spectacle pour le lecteur. Une thèse en cours au CTEL met au jour un corpus encore inconnu, celui des frontispices du Recueil Général des Opéras : l’art de la gravure apparaît alors comme une interprétation générique qui infléchit l’opéra vers la tragédie.

2) Voir et entendre, dire et faire

Déjà, en un temps où l’activité théâtrale se pensait pourtant dans son rapport à la mimésis aristotélicienne, Corneille, il est vrai peu convaincu par les théories d’Aristote sur la catharsis, utilisait le terme d’« auditeurs » plutôt que celui de « spectateurs ». Sensible à la musique de l’alexandrin, il avait compris que la place essentielle et poétique du son, de la voix, du rythme, au théâtre. En 1661, Molière invente avec ses Fâcheux la comédie-ballet devant Fouquet et le jeune roi Louis XIV, en faisant parler les danseurs et danser les comédiens : ce que la critique appellera le « théâtre total » était né et c’est ce qu’entend montrer Benjamin Lazar dans ses choix de mises en scène. De théâtre lyrique, le théâtre est devenu, au XXe siècle, théâtre musical, dans le sens où il joue sur les processus de composition répétitifs, de refrains, d’échos, de contrepoints, prenant le parti contre la linéarité des histoires racontées. Cette déconstruction, féconde, a donné naissance à un objet complexe, qui se présente sous des formes plus ou moins élaborées (improvisation, action, jeu, rituel, pratique et comportement organisés, expression dramatique et scénique, lecture-spectacle), des apparences plus traditionnelles (œuvre musicale, théâtrale, spectacle de danse, opéra, concert) ou encore des réalisations plus ou moins totales, dans lesquelles se rencontrent, se confrontent, s’associent, s’hybrident, différents types ou sortes de matériaux, de mécanismes : son, image, parole, action, mouvement, geste, collage, rythme, répétition.

Ce qui a été fait

Sur le plan théorique, Hélène Baby a montré que le « dégoût », expérience corporelle de l’insupportable, était au centre de la réflexion critique du théâtre classique proposée par l’abbé d’Aubignac, grand lecteur mais surtout véritable auditeur et spectateur.

Les travaux de Jean-Pierre Triffaux, en particulier sur « théâtralité et avant-garde »… ont pris en considération les problématiques générales apparues dans les arts vivants, notamment à la fin du XXe siècle et à l’orée du XXIe siècle.

L’étude du théâtre nissart (« Deux siècles de théâtre nissart » par Rémi Gasiglia) présente ce phénomène culturel à la fois fidèle à ses origines et en constante évolution depuis le début du XIXe siècle. Diversité des genres, exploitation du patrimoine immatériel régional, intertextualité européenne foisonnante, liens avec des plasticiens et musiciens de renommée nationale, engagement au service de la langue, telles sont les grandes caractéristiques de ce théâtrequi permet de poser la question de l’existence d’une « langue théâtrale ».

C’est la question que soulèvent aussi les travaux de Sandine Montin, qui analyse un autre type de rencontre, celui d’un « théâtre bilingue » (2015), entre le théâtre grec, élisabéthain et français, et proposent ainsi une réflexion essentielle sur la question de la langue au théâtre (Pour un théâtre bilingue ?, CTEL, Université Nice Sophia Antipolis, février 2015)

De la langue à la voix, les recherches de Brigitte Joinnault, qui s’inscrivent dans le projet ANR ECHO (écrire l’histoire de l’oral), s’intéressent aux enjeux du travail prosodique et de la matérialisation sonore du rapport entre les langues.

Les projets

Afin de poursuivre l'élargissement de la poétique et son application aux arts de la scène d'aujourd'hui, quatre chantiers d'écriture seront entrepris en travaillant sur des archives et en suivant la ligne directrice définie dans le cadre du précédent contrat. Ils déboucheront sur des publications qui compléteront les recherches déjà réalisées : Principes du spectacle (l'inversion capitale), Le Spectacle et ses drames (autre réalité, autre vison), La Poétique de l'acteur (théâtrologie/3) et Spécial création (théâtrologie/4). Par ailleurs, la réalisation d'un prototype de « livre sonore à écoute active », à partir d'un fonds de dialogues sur le théâtre et avec des objectifs technologiques et ergonomiques innovants, sera précisée, confirmée et expérimentée.

Dans la lignée des travaux de Jean-Pierre Triffaux sur « Spectacle et vivant » (2012), le CTEL entend se pencher sur la « médiation » : il sera question d’examiner la réception des arts vivants et leur transmission professionnelle, sociale et culturelle. Par exemple l’enseignement, la didactique et la pédagogie du théâtre ; les méthodes et les techniques mises en œuvre en arts-thérapies ; les rapports entre conditions spécifiques de production de l’œuvre et objet artistique réalisé. Les recherches d’Alice Godfroy sur la pédagogie du mouvement seront ici essentielles.

Il s’agit de continuer à explorer la scène comme lieu de confrontation entre la mémoire vivante de l’acteur et la mémoire numérique des machines, les relations théâtre et sciences, l’usage des dispositifs technologies dans les arts de la scène.

III.  Babel

Babel : axe 1/2/3

Réunissant des chercheurs en arts vivants et en littérature dans le cadre de l’accord Erasmus Mundus en étude du spectacle vivant, le CTEL a ouvert une enquête sur le mythe de Babel, considéré comme un mode possible d’approche et de découverte, ou comme un angle d’attaque permettant un décryptage original des arts vivants d’aujourd’hui. Babel, le miroir des langues et le dialogue redevenu possible : le CTEL explore avec le mythe de Babel l’une de ses interrogations essentielles, celle de la langue, que l’on retrouve aussi dans l’axe 3 (le génie des langues). Elle se pose ici dans son rapport au Carnaval, au dialogue, et plus particulièrement aux arts de la scène.

Ce qui a été fait

Les recherches croisées sur la littérature et le théâtre, menées conjointement avec le laboratoire LIRCES et en partenariat avec le Théâtre national de Nice, impliquant aussi des échanges avec les universités partenaires du programme Erasmus Mundus en arts vivants, ont donné lieu à un cycle de colloques Babel.

Un premier colloque international, intitulé Babel revisitée. L’intervalle d’une langue à l’autre, du texte à la scène a eu lieu à Nice les 10 et 11 mars 2011 et les actes ont été publiés l’année suivante. Le second colloque, Babel aimée. La choralité d’une performance à l’autre, du théâtre au carnaval, au printemps 2014 s’est caractérisé par une interaction particulièrement forte avec l’environnement social économique et culturel : partenariats avec l’Office du tourisme de Nice et la Maison du Carnaval ainsi qu’avec l’Association culturelle Brasil Azur dont la présidente est membre du laboratoire. Enfin le cycle Babel s’achève sur un volume collectif en cours de publication : Babel transgressée. La subversion d’un art à l’autre, de la jouissance au blasphème. Jean-Pierre Triffaux a prolongé cette réflexion dans un ouvrage paru en 2016, Génie du Carnaval. Quand le savoir bascule.

Babel pose bien sûr aussi la question des langues et du dialogue. Les Mélanges en hommage à Béatrice Périgot, spécialiste du dialogue, ont été l’occasion d’une enquête sur la notion de dialogisme et les formes diverses de la disputatio.Les travaux de Rémi Gasiglia « ‘E aquest dialogue espeliguè…’ ou Les dialogues dans Memòri e raconte de Frédéric Mistral » explorent un domaine un peu négligé jusqu’ici, la prose du Maillanais, et met en évidence l’importance esthétique du dialogue dans la narration et son rôle majeur dans l’énonciation..

En étudiant la forme singulière de l’interview, espèce nouvelle de dialogue, et se fondant sur un corpus de cent quarante interviews données à la presse par le romancier J.-K. Huysmans, J.M. Seillan a montré comment ce dialogisme permet de circonscrire un type émergent de discours littéraire (à la fois proche et lointain du reportage, enquête, fait-divers, critique littéraire, dialogue romanesque ou théâtral).

Les projets

Rémi Gasiglia prépare une étude sur les apocalypses (Mirèio de Mistral rapprochée de The Waste land de T. S. Eliot), faisant là aussi dialoguer la langue provençale et la langue anglaise.

Les travaux de Sandrine Montin ont souligné comment le passage à l'écran cinématographique, ce qu'il est courant d'appeler "adaptation", relève toujours d'un travail intertextuel large, l'oeuvre source se combinant à de nombreuses autres. Ainsi l'Oedipe-Roi de Pasolini ne prend pas appui seulement sur les deux pièces de Sophocle, (Oedipe-Roi et Oedipe à Colone) mais aussi sur Hamlet de Shakespeare, sur son adpatation par Laurence Olivier, sur un essai de Freud etc

 Ensuite sous un troisième intitulé : Babel Blasphémée  va paraître chez l’Harmattan, qui regroupe les thématiques du théâtre, du renversement du Haut dans le Bas du mystique et de l’érotisme.  On peut noter une ouverture vers le domaine pédagogique avec une participation au séminaire international Poésie et Ecole sous la direction de Jessica Choukroun et Christian Jacomino par une communication : « Importance de l’oralité et de la récitation de la Poésie à l’Ecole ».

=> Voir aussi le thème 2 pour Babel

Conclusion

 Ces travaux, passés et à venir, ont pour ambition d’explorer la porosité des frontières, et les espaces de transition, de traduction, de trahison, qui peuvent se créer quand se rencontrent les formes artistiques et littéraires. La force du CTEL est sa transdiciplinarité, et le fait que ses objets d’étude sont hétérogènes les uns aux autres : c’est de cet apparent désordre du monde que s’emparent les chercheurs du CTEL afin de montrer, grâce à l’exploration de la fragilité et de la porosité des frontières, comment l’art et la littérature travaillent pour dévoiler un ordre sous-jacent. Si l’art ne reproduit pas le visible, mais rend visible, ce sont bien les moyens de cette visibilité qui sont l’objet communs des enquêtes du CTEL.

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2006-2011

Identités génériques
Critique et Généricité

Coordination : Hélène Baby, Nicole Biagioli, Jacques Domenech

 

Dans son précédent projet quadriennal (2007-2010), l’axe I du CTEL, Identités génériques, dans le prolongement de son enquête sur les identités génériques qui avait interrogé les phénomènes d’émergence et d’hybridation des genres (2003-2007), le CTEL s’était assigné pour objet d’étude les discours critiques en situation métadiscursive. Dans cet esprit, il a organisé des colloques et les journées d’études destinées à fédérer les recherches transversales ainsi que des recherches plus synthétiques, permettant ainsi le croisement des analyses de l’œuvre d’un auteur et celles rassemblant au tour d’un même thème plusieurs auteurs. Des colloques sur un auteur (Mme d’Épinay, Huysmans, Edgar Poe), et des rencontres sur une thématique (colloques sur la Ligurie, sur les littératures de l’ère coloniale, l’épistolarité, journée d’études sur les stéréotypes) montrent ainsi la complémentarité des deux démarches. Enfin, des travaux unissent les réflexions menées simultanément sur différents axes, le CTEL refusant toutes les formes – méthodologique, historique, générique, etc. – de cloisonnement intellectuel.

 

1. Recherches monographiques

 

L’axe 1 du CTEL a organisé trois grands colloques monographiques centrés sur la spécialité de l’un ou l’autre des membres du CTEL :

 

• Organisé en novembre 2006, un spécialiste de la philosophie des Lumières et de l’écriture de soi, le colloque international sur L’œuvre de Madame d’Épinay, écrivain-philosophe des Lumières a permis d’étudier non seulement le rapport entre cette écriture féminine et certains genres, comme l’épistolaire, l’autobiographie ou le mémoire, mais aussi les liens entre ces formes génériques et la philosophie qui les informe. Cette recherche, structurée autour de quatre thèmes principaux (Épistolarité et Lumières ; Fiction et/ou écriture de soi ? ; L’art du dialogue et la philosophie ; Écriture et pédagogie) a fait se rencontrer des philosophes, des rhétoriciens, des historiens de la littérature. Les Actes de ce colloque sont sous presse dans la collection “Thyrse” ouverte par le CTEL aux éditions L’Harmattan.

• L’année suivante, le colloque international Huysmans et les Genres littéraires, organisé avec le concours du groupe Marge, de l’université Lyon III-Jean Moulin en octobre 2007 à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain, s’est attaché à délier son œuvre de l’approche biographique, encore largement dominante, et d’une appréhension purement essentialiste, peu éclairante en l’occurrence, de la notion de genre. En choisissant de lier production, édition et réception des textes, la réflexion s’est donné les moyens de souligner l’extraordinaire variété d’une écriture qui exploite la polyphonie, la transgénéricité et l’hybridité génériques, pour réinventer la prière, la critique d’art, l’hagiographie, ou encore la préface. Les actes de ce colloque, qui a témoigné de la revitalisation des études huysmansiennes en réunissant vingt-sept chercheurs venus de Belgique, du Canada, de France, d’Italie, du Japon, de Norvège et de Tunisie, ont été publiés en mars 2010 par La Licorne (n° 90), PU de Rennes (372 pages).

• Le colloque international POEtique consacré à L’influence de Poe sur les théories et les pratiques des genres a été organisé les 22 et 23 janvier 2009 à l’occasion du bicentenaire de la naissance du poète et ouvert par A. Riley, Consul Général des États Unis d’Amérique. S’y sont rassemblés vingt-six chercheurs – universitaires, critiques littéraires, psychiatre et compositeur – venus des États-Unis, de Grande-Bretagne, de Russie, d’Afrique du Sud, d’Allemagne, de Roumanie et de Belgique. Fidèle aux recherches menées dans l’axe Identités génériques, le colloque s’est donné pour fin de montrer comment le génie d’un travail singulier a la capacité de renouveler, dans des domaines esthétiques les plus différents, les modèles génériques les plus aboutis. Une partie des Actes de ce colloque (neuf communications) a paru dans le n° 28 de la revue en ligne Loxias ; une seconde partie est sous presse aux éditions l’Harmattan dans la collection Thyrse.

 

2. Recherches transversales

 

Parallèlement aux travaux voués à l’apport d’un auteur à la réflexion générique, le CTEL, qui a l’avantage de rassembler des chercheurs en langues anciennes, en langues étrangères, en littérature française et en littérature comparée, a mené plusieurs enquêtes en diachronie.

 

Certains de ces travaux ont paru dans la revue en ligne du CTEL, Loxias :

 

• Loxias, a publié un numéro double (mars-juin 2006) sur Le Récit au théâtre : n° 12 : « De l’Antiquité à la modernité » ; n° 13 : « Scènes modernes et contemporaines ». Ces deux volumes rassemblent dix-huit contributions sur cet effet générique, observé depuis les créations antiques et classiques (d’Euripide à Racine) jusqu’aux scènes contemporaines.

• De même, le numéro de mars 2007 de Loxias, a étudié la diversité des relations génériques autour d’un motif thématique, celui de la Mythologie de la chauve-souris, en littérature et en art.

• La journée d’étude consacrée à la Littérature à stéréotypes, organisée en février 2007, a montré l’importance des motifs récurrents développés sciemment, voire ostensiblement, par beaucoup d’œuvres qui se proposent ainsi de s’inscrire plus clairement dans un genre. L’usage du stéréotype signale l’appartenance à un paradigme connu du public : c’est le principe de la « scène à faire », aux effets attendus. L’étude du stéréotype littéraire a offert aussi l’occasion de réexaminer avec rigueur des œuvres que la critique universitaire relègue parfois un peu hâtivement dans la paralittérature. Les textes issus de cette réflexion ont paru dans le n° 17 de Loxias.

• En mars 2008, Loxias a également publié les travaux de doctorants sur le thème formel des paratextes, sous le titre : Les paratextes, approches critiques.

 

D’autres recherches sont issues de colloques et sont publiées sous forme de volumes chez divers éditeurs.

• La richesse de la réflexion générique permet son application à des champs plus larges, comme celui du colloque International sur La Ligurie. Romanciers, poètes et artistes du XVIe siècle à nos jours (La Liguria. Romanzieri, poeti e artisti dal cinquecento ai giorni d’oggi) organisé en avril 2007, qui a fédéré, autour de la culture et de la langue ligures, des études génériques sur la poésie, le théâtre et le roman où les sous-genres, comme le roman policier, l’historiographie, étaient convoqués dans un dialogue avec les arts, comme la musique ou la peinture. Preuve vivante de la collaboration transfrontalière en matière de recherche, ce colloque a réuni un nombre égal de chercheurs français et de italiens appartenant aux universités de Florence, Gênes, Naples, Pise et Turin.

• Dans le même esprit transhistorique, s’est tenu les 23 et 24 octobre 2008 le colloque sur Le Travail du genre à travers les échanges épistolaires des écrivains. Ordonnée autour de quatre axes de réflexion (Du moi biographique au moi littéraire ; L’entrée dans les genres ; L’écriture collaborative ; La lettre comme genre ; La correspondance comme lieu d’émergence du discours critique), cette enquête a réuni vingt-trois chercheurs et a été accompagnée d’une exposition à la Bibliothèque universitaire de L’UFR Lettres de Nice. Elle a permis non seulement de décrire les modélisations successives des échanges épistolaires depuis l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, mais aussi de mesurer leur influence sur la transformation, la mutation, la contamination des genres.

• De même, le CTEL, fidèle à un programme tourné vers l’épistémologie de la littérature, interroge la façon dont l’écriture, littéraire ou non, recueille des savoirs sur le monde qui l’environne, les rediffuse après les avoir traités dans des cadres génériques nouveaux (didactiques, fictionnels, polémiques, etc.), participe à la production des discours sociaux dominants et contribue – à sa manière – à l’écriture de l’histoire. À cette fin, il coorganise en collaboration avec le centre Rirra 21 de l’Université Paul-Valéry-Montpellier III, le congrès bisannuel de la Société Internationale d’Étude des Littératures de l’Ère coloniale (SIELEC) qui montre comment une posture à la fois historique, politique et morale peut informer ou déformer les genres, au moyen de stratégies propres au discours colonial. À deux reprises, en mai 2008 et mai 2010, les membres du CTEL appartenant à la SIELEC (Société Internationale d’Étude des Littératures de l’Ère Coloniale) ont organisé une partie du congrès, tandis que le RIRRA 21 (Université de Montpellier III) se chargeait de réunir l’autre partie du congrès deux semaines plus tard. En effet, comme le rappelle la SIELEC, en reprenant les termes d’Edward W. Saïd, dans Culture et Impérialisme, « Ignorer ou négliger l’expérience superposée des Orientaux et des Occidentaux, l’interdépendance des terrains culturels où colonisateurs et colonisés ont coexisté et se sont affrontés avec des projections autant qu’avec des géographies, histoires et narrations rivales, c’est manquer l’essentiel de ce qui se passe dans le monde depuis un siècle. »

 

Un terme comme « aventurier » est volontiers entouré de connotations péjoratives, suggérant un personnage peu scrupuleux, plus préoccupé par les profits qu’il peut tirer de son aventure que de ses effets destructeurs. On voit alors se profiler à l’horizon l’ombre de la traite négrière mais aussi, plus récemment, la figure de Stanley et de quelques autres.

Pourtant, l’aventure coloniale ne se limite pas à cet aspect de la question. Partir à la colonie, et tout particulièrement au XIXe siècle, c’est non seulement quitter une métropole où l’on se sent trop à l’étroit et comme étouffé dans ses désirs, mais c’est aussi aller au devant de quelque chose qu’on ne connaît pas encore (littérature des voyages). C’est surtout tenter de réaliser dans un Ailleurs ce que l’on ne parvient pas à faire Ici. De la sorte, la colonie est devenue le lieu de tous les rêves, voire les plus fous, ou les plus illusoires, sans tenir véritablement compte de la façon dont ils pourraient être accueillis par l’Autre. 
 L’objet du colloque a été de retrouver la trace de tous ces rêves coloniaux au niveau des discours alors en vogue, qu’il s’agisse de la sphère du religieux, et plus tard d’autres idéologies telles que le positivisme ou le néo-darwinisme, ainsi que l’idéal laïque et républicain dans le cas de la francophonie. Comment ils s’insèrent dans le discours littéraire. De cette façon, il faut s’attendre à retrouver tous les partenaires de cette vaste entreprise : le missionnaire, le militaire, l’administrateur colonial, l’idéologue, le commerçant, le planteur, l’ingénieur, etc., qui apparaissent si souvent dans ces littératures et se font les porte-parole d’une cause. Ce rêve et tous les espoirs qu’il entretient vont, c’est ce que l’on pense à cette époque, participer à la création d’un nouveau type d’humanité : l’homme colonial. Nouvel aristocrate, nouveau leader, imbu de son avance technologique qu’il brandit en toutes occasions, il s’est fixé pour vocation de « pacifier » l’Autre en lui apportant les lumières de notre civilisation. Certains n’hésitent plus (comme Kipling) à se faire les chantres de ce renouveau. On retrouve des figures équivalentes dans la francophonie, au travers de héros de la colonisation, qu’il s’agisse de missionnaires ou de militaires.

Chaque congrès s’assigne une thématique propre et fait appel à des chercheurs venus d’horizons disciplinaires, géographiques et linguistiques différents :

* Le congrès L’Aventure coloniale : entre politiques d’Empires et marginalités, tenu les 27, 28 et 29 mai 2008, a rassemblé vingt participants (France, Maroc, Italie, Grande-Bretagne) travaillant dans les domaines de la littérature française, anglaise, de l’ethnologie, de l’histoire et du droit.

* Le congrès Nouveaux Mondes, un mythe fondateur des littératures de l’ère coloniale, tenu le 10, 11 et 12 mai 2010, a réuni dix-huit participants venus de France, du Canada et de Chine, ainsi que des équipes pluridisciplinaires de chercheurs de l’Océan Indien et de l’université de Libreville, au Gabon.

Les actes de ces congrès paraissent régulièrement aux éditions Kailash (Pondichéry/ Paris) avec l’aide du CNL.

• Ce cycle d’études diachroniques sur la généricité s’achève en septembre 2010 sur le colloque Poésie et histoire,. Ses trois sessions (Épopée et modernité au XIXe siècle ; Crise et engagement au XXe siècle ; Horizons comparatistes) se proposent de jeter les perspectives des nouvelles orientations de l’axe 1 qui sera consacré, dans les années à venir, à la question des filiations et des continuités littéraires.

 

3. D’un axe à l’autre

Les trois axes du CTEL, centre voué à la transversalité, ne sont pas étanches l’un à l’autre, comme le prouve le colloque international consacré à la Douceur en littérature, co-organisé en mai 2009. Ce colloque a fait se rencontrer les chercheurs de l’axe I et ceux l’axe II en une collaboration fructueuse et a permis de rassembler des spécialistes internationaux des époques concernées. Ceux-ci ont confronté leur recherche en abordant la notion de douceur sur les plans de la spiritualité, de la représentation du monde, des arts du spectacle et des questions de rhétorique et de poétique.

Il est apparu que la notion de douceur est particulièrement propice à une fonction médiatrice, favorisant les passages et les glissements entre des réalités éloignées, et jouant un rôle actif à l’époque des guerres civiles ou des confrontations politiques. Cette dimension opératoire est une découverte majeure. En effet, il ne s’agissait pas de considérer la douceur comme un thème, ni comme une modalité d’expression, mais d’analyser par un grand nombre de points de vue l’ensemble de ses résonances sémantiques au niveau même de l’épistémé, et de voir quelle fonction elle avait dans son évolution au cours des époques.

Les résultats de ces travaux, qui seront publiés prochainement aux éditions Nouveaux Classiques Garnier, ouvrent des perspectives de recherches ultérieures à partir d’autres notions. Il serait alors envisageable, en accord avec les autres composantes du CTEL, de prolonger l’approche des sources classiques par le devenir de la notion dans les époques modernes.

PROJET

Identités génériques

Coordination : Jean-Marie Seillan, Nicole Biagioli, Jacques Domenech

Présentation générale du projet

L’intitulé de cet axe semble plus que jamais d’actualité aux chercheurs qu’il rassemble. Ils sont loin d’avoir épuisé le champ qu’ils s’étaient donnés pour mission de circonscrire. Il s’agit en effet d’étudier les rapports existant entre les typologies textuelles et les identités dont elles sont à la fois la conséquence et la cause : identités des personnes dont la littérature façonne la psyché, identités des groupes sociaux dont elle diffuse l’image, identités associées aux positionnements des acteurs de la production littéraire.

L’analyse littéraire que nous pratiquons, articulant trois types d’approches : formelle, socio-historique et anthropologique, garde trace de la mémoire du Centre (ex-CRLP : Centre de Recherche en Littérature Pluridisciplinaire). La variété des spécialités historiques et linguistiques représentées dans l’axe nous a incités à mettre l’accent sur l’évolution des genres et de la création littéraire en prenant en compte les différents niveaux de temporalité mis en jeu, depuis le temps quotidien des micro-décisions de l’écriture à la durée parfois multimillénaire des structures génériques. L’étude des rapports entre ces différents niveaux, qui éclaire la part du choix personnel, de la socio-culture générale et de la culture professionnelle dans la production littéraire, va constituer notre horizon de recherche pour 2012-2015.

L’interrogation sur les genres comme lieu de prise de conscience des règles de fonctionnement de la production littéraire restera au centre des préoccupations. Les notions d’interdiscours, de polyphonie et de créativité littéraire continueront d’être explorées en diachronie comme en synchronie. Les repères déjà constitués seront affinés à travers l’étude de genres moins connus comme l’épulion, ou (trop) connus mais desservis par la diversité d’approches encore peu articulées comme le conte littéraire. Nous profiterons du vaste empan historique que nous couvrons pour tester des hypothèses sur le fonctionnement, l’apparition ou la disparition des formes et des pratiques littéraires, et sur le développement de la mémoire et de l’interculturalité. Le souci de réintégrer dans les études littéraires les notions de genre et de style que la psychologie du travail, à travers la relecture de Bakhtine par Yves Clot (Travail et pouvoir d’agir, 2008), leur a empruntées pour décrire les pratiques professionnelles et la façon dont les individus s’en emparent, nous conduira à alterner les entrées par l’individuel : tel auteur, telle œuvre, tel lecteur, et par le général : un genre, un goût, une sensibilité partagés.

Si l’architexte au sens que lui donne Genette : ensemble des catégories générales dont relève chaque texte singulier (cf. Gérard Genette, Introduction à l’architexte, rééd. 2004) reste notre voie d’accès favorite à l’analyse littéraire, c’est moins pour ses capacités classificatoires ni même son rôle facilitateur dans l’apprentissage des codes culturels, que pour sa double fonction de cadre et de déclencheur du projet d’écriture. Or sans projet, pas d’action, ni donc d’œuvre.

La littérature a besoin de ses entours pour se penser et se représenter mais de modèles aussi à son image. Métatexte, péritexte et hypertexte ont tendance à se littérariser au contact des œuvres qui les génèrent. C’est pourquoi il nous a semblé judicieux d’équilibrer les études sur les genres-sources : les genres proprement littéraires, et celles sur les genres qui en dérivent comme l’adaptation par la BD, ou l’accompagnent comme la biographie littéraire. S’agissant des genres-sources, nous inspirant des critères proposés par Genette (cf. Gérard Genette, Fiction et diction, rééd. 2004), nous équilibrerons les entrées par la fiction (les idées), la diction (les formes) et la réception (le jugement de littérarité). Nous étudierons ainsi les genres parémiaux à partir de « cellules idéelles », le calligramme (dont la contrainte formelle saute aux yeux), et le journal de voyage, qui se caractérise par sa tendance à la fragmentation et sa position aux marges de la littérature.

Le programme de nos activités s’organisera donc autour de trois volets :

1. Le volet socio-historique

Il s’intéresse à la façon dont un genre en tant que complexe morpho-thématique se spécialise dans la transmission de cadres de pensée, de visions du monde et de valeurs partagées, ce que l’on appelait jadis des idéologies et que l’on désigne maintenant de façon plus neutre comme des routines mentales propres à une communauté de savoir. (cf. R. Reich, The Power of Public Ideas, 1988). Deux colloques  sont prévus : l’un sur la Littérature Coloniale en 2012, l’autre sur les Romanciers Idéalistes (Sand, Cherbulliez, Bourget, La Revue des deux Mondes) en 2014. Dans le prolongement, une journée d’études sera consacrée à la littérature éducative associée à l’expansion coloniale depuis le 18ème siècle : récits d’aventures célébrant l’aventure coloniale, méthodes d’apprentissage des langues destinées aux missionnaires et aux administrateurs.

À ce volet se rattachent également des études de stylistique des genres qui aborderont les genres, notamment le roman, sous l’angle spécifique des conflits entre histoire des formes et histoire des idées en privilégiant les situations où un choix stylistique traduit un style de pensée et un mode de comportement, et fait d’un genre la défense et l’illustration d’une façon d’être. Le style dandy et le dandysme seront les premiers étudiés dans le cadre de ces travaux.

À cette approche, qui part des formes pour remonter aux idéologies, fait pendant une autre approche qui part des idées pour repérer leur incarnation dans les formes génériques. Deux journées de recherches, l’une en 2014, l’autre en 2015 seront consacrées aux Cellules idéelles, telles que les a définies le philosophe Jean Deprun. On suivra certaines de ces cellules parémiales qui restent pour l’instant à déterminer (et sans doute à se répartir avec des partenaires d’autres laboratoires de recherche intéressés) sur l’ensemble de leurs utilisations dans les discours littéraires ou sociaux. On insistera sur les invariants et les variables linguistiques et discursifs. On s’interrogera sur l’entrée dans la littérature des genres symboliques sociaux : devise, proverbe, blason qui utilisent ces cellules idéelles, via des genres mixtes comme le conte et la fable.

2. Le volet anthropologique

Il est centré tout autant sur le style, entendu comme la marque personnelle que les acteurs du champ littéraire impriment à leur activité professionnelle, que sur le genre. Il s’intéresse principalement à l’imbrication du biographique et du littéraire dans la création. L’étude de l’influence des auteurs-phares de la littérature y occupe une place déterminante. Deux colloques seront organisés à l’occasion de la célébration le tricentenaire de la naissance de Rousseau (1712). Fin 2011, le colloque La réception de l’œuvre de Rousseau en Méditerranée, en partenariat avec l’université de Rome, retracera les trajets interculturels dans les deux sens : de la culture méditerranéenne, notamment italienne, vers l’œuvre de Rousseau, et de celle-ci vers les cultures des pays du pourtour méditerranéen : Egypte, Tunisie, Algérie, Espagne, Italie, Roumanie, entre autres, en prenant pour points de repère les grands genres pratiqués par Rousseau : autobiographie, roman, essai. Fin 2012 le colloque Rousseau et la créativité féminine, en partenariat avec l’association internationale Women in French et le groupe Femmes et créativité de TELEMME (UMR 6570), de l’université d’Aix-Marseille, abordera la question controversée de la place des femmes dans le projet éducatif de Rousseau, l’influence de Rousseau sur la littérature féminine, notamment à travers le genre autobiographique, mais également, suite à l’initiation botanique des femmes élaborée dans les Lettres sur la botanique à Mme Delessert, son influence sur la peinture de fleurs féminine et sur l’accès des femmes à la recherche scientifique.

Une série de manifestations (conférences préparatoires et colloque international) est prévue autour de La biographie littéraire. Ce genre est très présent dans le domaine anglo-saxon où il est particulièrement exemplifié par les nombreuses biographies suscitées par la personnalité et l’œuvre de Wilde. Il est étudié également depuis plusieurs années dans certains séminaires du Master littérature auquel le CTEL est associé. Il sera abordé dans ses diverses réalisations médiatiques : texte, image fixe, image en mouvement, en insistant sur les problématiques génériques et professionnelles : choix de l’auteur traité, du public, rapport avec les familles, la censure, choix des matériaux, poids des biographies antérieures, rapport avec l’auteur s’il est vivant. Le colloque, prévu en 2014, transhistorique et international, s’attachera à faire découvrir des auteurs : les biographes, dont le projet se situe à l’intersection des passions littéraires et des aspirations nationales.

3. Le volet poétique

Il reprend l’objectif classique de la poétique des genres : différencier les productions, en insistant sur les conséquences de la coexistence des genres, et sur celles de la permanence et du renouvellement des formes dans l’évolution.

Une série de manifestations est prévue autour du Conte littéraire. Elle débutera par des conférences autour des rapports du conte et du poème en prose, notamment dans Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand au programme de l’agrégation 2011. Une journée d’études en 2013 développera la question des sources et des influences du conte, sa place dans une société multiculturelle. Elle explorera l’évolution des enjeux du conte, les raisons de sa captation par la littérature, tentera de définir ses nouveaux contours, ses rapports avec l’histoire, la nouvelle, et la fable, notamment dans sa subversion didactique.

Une journée d’études en 2012 sera consacrée au Calligramme, genre qui remonte à l’Antiquité et qui redevient très actuel. Elle retracera l’évolution du genre, tentera de le dissocier de la calligraphie et des genres voisins comme le mot-image, et prendra appui sur les œuvres de Bruno Niver, poète qui vit à Moscou, et d’autres calligrammatistes contemporains. Elle sera organisée en partenariat avec l’axe Poiema.

Un colloque sur la Transposition de la littérature par la bande dessinée : sémiotique, didactique, interculturalité, en partenariat avec I3DL (Interdidactique, didactique des disciplines et des langues, URE03)aura lieu en 2013. Il inaugure une réflexion sur les échanges interculturels entre genres consacrés et genres relevant de la littérature populaire qui se poursuivra sur le prochain plan quadriennal. Il fera le point sur le développement récent de ce type de transposition, les objectifs culturels, idéologiques et esthétiques des auteurs, la tendance à la multiplication des interprétations d’un même texte –source, et sur l’apparition d’un genre particulier : l’adaptation littérale, souvent utilisé pour faciliter l’approche des textes littéraires à de jeunes élèves ou des étudiants étrangers.

Une autre journée en 2014 sera consacrée à l’Epulion (récit de chasse), dans la littérature latine, et à des rapprochements avec la littérature moderne, notamment avec la nouvelle et le roman au 19ème.

Un colloque sur Le Journal de voyage, en 2015, mettra en valeur les caractéristiques les plus novatrices - au regard de la perception littéraire contemporaine - du genre : écriture fragmentaire, intersémioticité (dessins, notes, documents), intergénéricité (intime/public). Il sera organisé en partenariat avec l’axe 3.

La production littéraire strictement contemporaine, abordée en 2011 par la coordination d’un numéro d’Itinéraires sur la fiction contemporaine, donnera lieu fin 2014 à un colloque consacré à l’œuvre du romancier suisse établi à Paris Jean-Luc Benoziglio.